I. BERGMAN

Le cinéma en tant que rêve, le cinéma en tant que musique.


Où il est le Consolateur, le Tout Proche, l’Adorable ?
Pas pressé!
De vous, je veux un baiser, un baiser qui réchauffe...

Thérèse (Alain Cavalier)

Posted By karamzin on/at 17:33

Miss Eleanor Lavish, l’écrivaine qui aimait « les fleurs hardies » - la rose audacieuse comme la tulipe fougueuse - et dont l’œuvre avait pour principal sujet la nature humaine, n’avait pas vraiment eu de tort de dire que la ville de Florence et sa campagne allaient complètement transfigurer Lucy Honeychurch puisque cette jeune fille de bonne famille, qui était arrivée en terre toscane peu de temps après elle, en ayant emporté dans ses bagages, par le biais de la sévère Charlotte Bartlett, un petit bout de la rigidité de son Angleterre, une Angleterre à son époque si rigide du reste qu’elle semblait aller totalement à l’encontre de la nature humaine, quitterait la pensione Bertolini, cet hôtel qu’elle avait occupé durant son court séjour italien, totalement chamboulée.
En effet, elle ne s‘était pas véritablement trompée, l’écrivaine qui aimait « les fleurs hardies » et dont le style était parfois si fleuri qu’il devenait possible de dire qu’elle le fleurissait exprès pour mieux se démarquer du petit monde gris de la bourgeoise traditionnelle, car même si la capitale de la Toscane avait laissé la jeune femme plutôt froide, aussi froide en fait que toutes ces statues de marbre qu’elle avait photographiées en solitaire, ce serait bel et bien ce joli coin d‘Italie, capable, pour la sympathique Miss Lavish, « de pousser la nature la plus indifférente à l’amour », qui serait à l’origine de sa métamorphose. Certes, la chose se ferait indirectement, à vrai dire par l’intermédiaire d’un baiser-révélation, Lucy le recevant comme Magda reçoit, chez Puccini, le poutou-vérité de Ruggiero, mais puisque ce baiser serait l’œuvre d’un George Emerson que la campagne florentine avait réconcilié avec la vie et l’amour, donnant ainsi raison à l’exquise Miss Lavish car c’était vrai qu’à ne pas encore avoir vu la Beauté et l’Amour dans le monde, George était devenu indifférent à tout, on peut dire que, oui, la plaisante Miss Eleanor Lavish n’avait pas vraiment eu de tort de dire que la ville de Florence et sa superbe campagne allaient complètement transformer Lucy Honeychurch.Certes, ce baiser enflammé, spontané et même osé, puisque George le lui avait volé - « dans une mer agitée d’orge doré, parsemée des taches pourpres des coquelicots » pour citer encore une fois l’impayable Miss Lavish - chamboulerait Lucy. Mais pouvait-elle, d’un coup d’un seul, repousser Cecil Vyse, lui, sa mère et sa proposition de mariage raisonnable, pour s’abandonner toute entière à l’amour que lui tendait cet ange blond, cet ange blond qui partageait avec son père, le goût très transcendantaliste pour la vie authentique et la découverte de soi, un chemin de vie qui, soit dit en passant, n’était pas pour déplaire à la jeune fille car, comme eux, elle préférait, et de loin, au terrible mensonge du monde, la sincérité et la richesse de son jardin secret, une solitude qu’avec ce Beethoven qu’elle jouait à la perfection, à en faire rougir de plaisir le pasteur Beebe, cet ecclésiastique à la fois comique et transcendantaliste, elle ne craignait point? De même, pouvait-elle, à partir de ce baiser un peu fou tant il était impatient, tout plaquer pour la liberté, oui, pour la vivre, tirer un trait définitif sur une petite vingtaine d’années passées à respecter, à la lettre, les us et les coutumes de la petite bourgeoisie anglaise, milieu dont elle était issue, un milieu qui, s’il pouvait ressembler à un paradis, n’en était pas moins un enfer puisqu’il avait fait de Charlotte Bartlett une vieille fille quelque peu névrosée, ces ribambelles de règles, somme toute, toutes dictées pour contrarier la nature humaine, qui le gouvernaient, à l’avoir, d’une part, empêchée d’amour, sa belle histoire d’amour à elle ayant été jugée inconvenante, l’ayant poussée à se mêler des histoires d’amour des autres, et même à s’en délecter, et d’autre, si bien habituée à les observer - avec stupeur et mille et un tremblements - que tout manquement à son devoir se terminait en crise de nerfs : « J’ai manqué à tous mes devoirs envers ta mère! » dirait-elle, en effet, affolée à Lucy, lorsqu’elle apprendrait de sa bouche l’impudent baiser de George, une faute, un égarement, un écart de conduite qu’à coup sûr personne ne prendrait à sa charge, s’il n’avait pas, bien sûr, vécu, comme Charlotte Bartlett, dans l’Angleterre du début du siècle et même dans celle d’avant.
Non, bien sûr que non, Lucy ne pouvait pas tomber si vite dans les bras de George, car vingt années d’éducation rigide ne se balayent pas d’un revers de manche, et cela d’autant plus, quand, comme elle, on quitte Florence et une tablée de libres-penseurs impudiques, pour retrouver, sur le sol anglais, des gentlemen et des ladies aux dégaines et au langage parfois si amidonnés qu’ils rappellent illico vingt années d’éducation rigide. De plus, à subir vingt années d’éducation rigide, Lucy n’était pas vraiment préparée pour vivre pleinement la liberté, car sous ces latitudes, le seul principe à respecter est celui qu’elle n’avait pas appris, car il est celui de n’en respecter aucun. Et puis, pour résister à la tentation, il y avait eu son orgueil, une extrême fierté qui l’avait poussé à rembarrer George, George et son « quelque chose d’immense qui leur était arrivé », afin de lui faire comprendre qu’elle n’était pas de ces filles qu’on séduit et qu’on enlève sur un frottement de bouche impatient, aussi suave et convaincant soit-il. Du reste, ce serait ce même amour-propre un peu exagéré et dont on dirait bien qu’il était plus appris qu’inné puisque dans son milieu tous ou presque le pratiquaient comme s‘il faisait partie de leur éducation, qui ferait qu’elle accepterait bientôt, en fait, dès son retour en Angleterre, les avances de Cecil Vyse - son orgueil, en effet, parce que seul un manque d’humilité peut permettre aux gens de supporter les gens insupportables. Et insupportable, Cecil Vyse le serait plutôt, et pour cause, l’inglese italionato e un diavolo incarnato, comme il aimait se définir, ouvrant ainsi à la jeune femme de belles perspectives romanesques et jamais d‘ennui dans leur vie future, cela va de soi, était son exact contraire. Elle était, en effet, fille de la petite bourgeoisie provinciale, il était fils de la haute bourgeoisie londonienne qui méprisait la petite bourgeoisie provinciale. Elle était romantique et exaltée, il était réaliste et même cynique. Elle était naturelle et vive, il possédait la rigidité de son faux-col - Oh, ce baiser guindé qu’il lui collerait sur les lèvres! - Elle ne détestait pas les livres, il ne croyait qu’au plaisir des livres. Elle voyait en lui un époux, il l’envisageait comme une pièce de collection. Elle voulait se marier avec, mais durant ses fiançailles, elle revivait le temps d’avant ses fiançailles, soit le temps de Florence et de sa tablée de libres-penseurs impudiques, y faisant émerger les deux sœurs Alan, certes, parce qu’elle pouvait les aider à se trouver un logement dans le Surrey, mais diable!, à tendre une main secourable à ces deux charmantes vieilles dames quand cette main n'avait qu'un but, s'en aller vers George, vers cet ange blond qui traçait alors dans le creux de son assiette des points d’interrogation existentiels, et pour cause, à cet instant précis de son histoire, il n’avait pas encore vu, dans la campagne florentine, à la fois la Beauté, la Vie et l’Amour, ces trois glorieuses qui seraient à l’origine d’un baiser impatient, en rien guindé celui-là, quel horrible mensonge l’orgueil lui faisait commettre! Et ce ne serait pas le dernier.
Mais, pour que Lucy mente à nouveau par orgueil, un péché qui, soit dit en passant, chagrinerait beaucoup le pasteur Beebe, parce que, somme toute, lorsque celui-ci l’écoutait interpréter Beethoven, il se délectait moins de la musique de Beethoven que d’un Beethoven interprété avec la sincérité du cœur, il faudrait que son George s’en revienne. Et il reviendrait sur une vacherie de Cecil Vyse, le dandy, toujours soucieux d’empoisonner la vie du bourgeois local, ayant proposé aux Emerson le logement que Lucy réservait aux sœurs Alan, afin de punir, par la venue de « ce père et ce fils un peu bizarres », le snobisme crasse de Sir Otway, le propriétaire du logement à louer. Et comme George ferait son retour en rééditant le baiser impatient de Florence - c’était tout George ça! - Lucy le rembarrerait une seconde fois, et le ferait par orgueil et en mentant, car si, de fait, il manquait toujours à ce garçon les bonnes manières des gens de la haute, leur infinie patience et leurs demandes en mariage rédigées en bonne et due forme et déclarait une nouvelle fois son amour sans passer par une cour à n‘en plus finir, et si elle, elle était effectivement fiancée à Cecil Vyse, elle l’aimait toujours. Tant et si fort du reste qu’elle devrait se boucher les oreilles pour ne pas entendre sa déclaration, des mots merveilleux à dire, entre autres, le respect pour la femme aimée : « Je veux que vous pensiez par vous-même, avec vos idées et avec vos émotions, même quand je vous tiendrais dans mes bras. Vous rendez vous compte du bonheur de ceux qui ont trouvé ce qui leur convient? C’est une telle bénédiction! » Quant à Cecil Vyse, Lucy le renverrait aussi, en mentant là encore, car si cet homme ne devait surtout pas croire qu’elle rompait ses fiançailles parce qu’elle « en espérait un autre », la chose étant communément perçue comme dégoûtante, si communément perçue comme dégoûtante que « c’en était d’ailleurs dégoûtant », elle rompait bel et bien parce qu’elle « en espérait un autre. »
Et il lui faudrait le spectacle d’une maison vide, George ayant définitivement quitté le Surrey pour Londres, pour qu’elle abandonne enfin mensonges et superbe. En effet, à vivre là, l’absence et le manque, elle connaitrait le véritable poids de l’amour de George et même le poids de l’amour tout court. Désormais convaincue que dans sa vie, elle n’aurait plus à respecter qu’une seule règle, celle qui recommande de ne point se quitter quand on s’aime, elle ferait alors ce geste que George attendait. En allant vers lui, elle balaierait bien évidemment vingt années de préceptes rigides, si rigides du reste qu‘ils allaient à l‘encontre de la nature humaine, parachevant ainsi un chamboulement intérieur qu’un baiser impatient avait superbement initié. Et elle ne regretterait pas ce choix, car il était celui de son âme, une âme que seul le pasteur Beebe avait entendue, mais peut-être était-il finalement plus fin psychologue encore que comique, transcendantaliste et ecclésiastique. Et George, bien sûr, dorénavant sa chambre avec vue, car oui, c’était cela le besoin de chambre avec vue de toutes ces femmes : leur ennui né de leurs amours absentes.

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