2 commentaires dimanche 15 novembre 2009

Il faut voir les films de Bela Tarr, ai-je lu quelque part. Et je suis bien d’accord, les films du réalisateur hongrois, complexes, offrant de très belles occasions pour faire fonctionner ce merveilleux outil dont nous sommes tous dotés qu’est le cerveau, occasions qui ne nous sont données, bien sûr, que lorsqu’on entreprend ces derniers totalement vierge du savoir des autres.
Il faut voir les films de Bela Tarr, disait donc quelqu'un quelque part, mais faut-il pour autant écrire dessus, quand, comme moi, on ne les aborde que de manière totalement intuitive? C’est qu’à tout ignorer de ce qui a été dit et écrit sur eux par la presse spécialiste, on pourrait, en rédigeant des billets qui ne seraient que le produit d’une réflexion strictement personnelle, nettement amoindrir, voire mal interpréter, l’œuvre du génial cinéaste. Ce qui, avouons-le, serait fort regrettable puisqu’en agissant ainsi on ne la servirait pas. Mais en même temps, ne la desservirait-on pas aussi, si, pour éviter la honte d’un billet « léger », vanité quand tu nous tiens!, on se taisait, l’artiste, quel qu'il soit, ayant, il me semble, toujours besoin d’échos, d’échos favorables ou non, pour pouvoir poursuivre sa route?
Et puis, pour oser ce billet, que j’ai finalement commis, il y avait encore la phrase de Dostoïevski qui disait qu’il valait mieux entendre une bêtise originale qu’une vérité mille fois dites et bien sûr, la très forte envie de laisser une trace, sur ce blog, d’un fabuleux film que j’avais vu entièrement entouré des bras de ma belle.
Auprès de ma Belle
Qu'il fait bon, fait bon, fait bon,
Auprès de ma Belle
Qu'il fait bon dormir.
Disons-le de suite, ce billet sera plus court qu‘à l‘accoutumée. Et pour cause, j’ai dû laisser de côté le Bela Tarr théoricien de son art, car nul doute qu’ici, dans ces Harmonies Werckmeister qu’il tournait en l’an 2000, il l’a bel et bien été puisque ce film, dont l’action est déjà insituable, et cela même si les paysages désolés et détrempés de pluie dans lesquels elle se déroule évoquent plus l’Europe de l’Est que celle de l‘Ouest - mais les évoquent-ils vraiment, où ne sont-ils qu’un décor pour renforcer la tonalité mélancolique et désespérée du film? - semble gérer le temps d‘une manière qui lui est propre, à vrai dire comme s’il n’était pas celui que l’on perçoit généralement dans une salle de cinéma, les scènes qui le composent, en plus de ne pas avoir de franche continuité entre elles, semblant parfois trainer en longueur, au point du reste de provoquer un malaise tant elles s’attardent, tant elles insistent à montrer des actes que le spectateur aura depuis longtemps assimilés achevés - je pense notamment à l’interminable passage de la remorque qui contient la baleine morte, comme je pense encore à la non moins interminable ballade que János et Eszter vont entreprendre afin de sauver leur ville de la barbarie.
Cela dit, je me moque un peu de cette théorie sur le temps employé au cinéma, toute innovante et séduisante soit-elle, car mon temps à moi ne se mesure qu’à celui qui me reste à vivre. Et puis, mon goût à moi, ma préférence à moi, comme dirait le chanteur, va aux gens ou plutôt à ce qu’ils véhiculent. Et j’avoue qu’avec János Valushka, le principal personnage de ces Harmonies Werckmeister, j’ai été amplement servi.
C’est que ce type m’a plu de suite. Car il est l’homme fondamentalement bon, comme pouvait l’être le prince Mychkine de ce bon vieux Fédor. Du reste, c’est cette même infinie bonté, un peu naïve et totalement désintéressée, qui pousse ce héros qui n’en pas vraiment un à faire exécuter par une bande d’ivrognes une scène qui, si elle peut leur paraitre totalement ridicule à leur faire singer l’univers, la rotation de la terre autour du soleil et la rotation de la lune autour de la terre, va néanmoins leur faire comprendre qu’ils sont eux aussi, malgré leur marginalité, partie intégrante et harmonieuse de l’univers, partie harmonieuse de l’univers en effet car sous les couches de crasse apparaissent alors des visages illuminés de belle humanité, et que leur chaos personnel, fruit du chaos universel ou de la malchance, n’est que passager, comme peut l’être une éclipse de soleil, János, le bon, n’ayant pas oublié d’inclure dans sa pantomime le phénomène longtemps redouté à tort.
Comme c’est la même bonté innée et sans calcul qui va inciter ce gentil homme à prendre soin d’Eszter bien que ce musicologue réputé ne mériterait pas tant d’attentions de sa part à tenter de prouver depuis son piano que l’harmonie n’appartient qu’à Dieu et à Lui seul, l’harmonie, dont la musique est faite, n’étant atteinte que grâce un tour de passe-passe mathématique inventé au 17ème siècle par le théoricien Andreas Werckmeister. Au passage, je dirais bien de cette séquence, qui nie toute essence divine à la musique, qui renvoie l’homme à encore un peu plus de solitude et de disharmonie, la passerelle céleste n’étant que le produit d’une cervelle futée, qu’elle répond de façon négative à une scène que l’on trouve dans un film d’Andrei Tarkovski : « La musique, elle, qui procède le moins du réel, touche au fin fond de l’âme. Qui a fait qu’il en soit ainsi? » disait en effet son Stalker, son « qui » évoquant Dieu.
Cela dit, si János Valushka me plait bien avec sa bonté naturelle et la foi qui l’habite, car nul doute que celui-ci croit fermement en Dieu - n’est-il pas en effet le seul habitant de cette ville qui ait eu le courage d’affronter cette baleine géante que l’on a exposée sur la grand place, sa foi le protégeant de la mort, de cette mort qu’elle est avant tout? De plus, à connaître ce repos de l’âme que d’autres iront chercher dans la destruction, la ruine pouvant elle aussi l’offrir dans la mesure où, toutes choses étant détruites, il n’y a plus rien à faire ni à penser, pour se rendre compte, en définitive, qu’ils auront tout entrepris en vain, la peur du néant de la mort, soit exactement ce qu’ils voulaient fuir, les rattrapant, le spectacle donné par un vieil homme décharné debout dans une baignoire à évoquer la mort prochaine et inéluctable, la leur rappelant, n’est-il pas aussi ici le seul qui puisse dire au petit prince, à ce petit prince qu’on ne verra certes jamais mais dont on peut quand même dire qu’à prôner l’anéantissement il relève des ténèbres, qu’il est celui qui sait puisque, miracle de la foi, pour lui la mort n’est pas la fin de tout? - c’est également parce que cette bonté qu’il donne sans compter agit sur lui comme un véritable piège.
Du reste, à assister son prochain, sa compassion l’y incitant, et à constater l’ampleur du mal qui régit ce monde foncièrement méchant, chaque geste de sollicitude qu’il commet l’y contraignant et pour cause la charité ne se donne qu’en se frottant au malheur, János, comme le prince Mychkine, deviendra fou. Certes, sa folie remettra Eszter sur la voie de l’amour et de l’harmonie avec autrui puisqu’il décidera de le protéger, de le protéger comme un père le ferait pour un fils malade, mais bon sang, comme il en prend un coup, ici, l’homme faible défendu par ce cher Andrei Tarkovski, puisque János, parangon d’homme faible à n’être que bonté et candeur, plie plie plie pour finir par se rompre lui aussi.
Lire “Les Harmonies Werckmeister (Bela Tarr)”

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Josef von Sternberg exploite dans the Shanghai Gesture, à travers le personnage de Poppy qu'incarne une Gene Tierney alors débutante, si débutante du reste qu’on peut largement lui pardonner de parfois surjouer le rôle qu’on lui a attribué, un thème qu'il avait déjà abordé dans l'Ange Bleu, soit celui de la déchéance humaine.
Mais peut-être nous faut il ici prêter moins d'attention à la lente et douloureuse chute de cette jeune femme - et pour cause, sa destinée tragique et celle qu’avait connue le professeur Emmanuel Rath, le principal personnage de l’Ange Bleu, sont strictement identiques, la maison de jeux, cet enfer construit par les autres auprès duquel elle s’abêtira trouvant son exact pendant dans l’antre de sirène de la Lola-Lola du second car non seulement ces deux univers de plaisirs immédiats, théâtres idéaux pour que se joue et se redonne la sempiternelle pièce du triomphe du corps sur la tête, les feront chuter tous deux, mais nous amènent également à repenser, puisque Poppy comme Rath les fréquentent tous deux et cela malgré leur respectabilité et leur éducation irréprochable, que si l’éducation peut barrer la route du vice dans la mesure où elle élève l‘individu, le peaufine, le désanimalise, elle en est aussi l’un des plus vigoureux moteurs, composée qu’elle est aussi d’un ensemble de règles sociales strictes et étouffantes, Poppy y fera du reste allusion lorsqu’émerveillée par l’ambiance qui règne dans ce casino qu’elle vient tout juste de découvrir grâce à un ami, elle dira de cet endroit de turpitudes « qu’ils n’ont rien d’une maternelle, qu’on y sent planer l’esprit du mal, comme une réminiscence de rêves oubliés. » Certes, ces mots restent vagues mais comment ne pas y déceler son goût inné pour la chose interdite, que ce dernier n’a été que muselé par les dix longues années d’éducation sévère qu‘elle a subies dans un institut pour jeunes filles et que ce dernier, combiné à l’autorité d’un père, d’un père, certes, qui l’aime de tout son cœur mais qui, en la surprotégeant, l’interdit de vivre, n’a fait, en définitive, qu'ajouter à ce penchant naturel pour le mal une folle envie de le commettre très vite, accélérant ainsi sa chute? - qu’au personnage de Mother Gin Sling, la redoutable propriétaire de ces lieux de perdition, parce que, somme toute, cette Poppy, en plus de se limiter à n’être que la petite sœur en décadence du professeur Emmanuel Rath, elle n’est ici que l’instrument de Mother Gin Sling, sa lente déchéance que celle-ci dirige d’une main de fer, bien aidée en cela par Omar, un faux prince oriental à sa solde et par un étrange coolie qui pourrait bien être le Diable en personne tant il est omniprésent et compréhensible de tous, n’ayant en effet pour but que celui de se venger de son père, Sir Guy Charteris, puisque tel est le nom de ce père, ayant eu, par le passé, quelques accointances avec le Pinkerton de Puccini à l’avoir, malgré les promesses de fiançailles et d‘épousailles, lâchement abandonnée et volée, lui faisant ainsi connaitre la honte des cages à filles que l’on suspendait par-dessus la foule des marins pour les vendre au plus offrant, puis tous les ports de Chine où, pour ne pas recevoir des coups, il lui fallait donner, pour appâter le client, dans le sourire avenant.
Lors d’un premier visionnage de l’excellent film de Josef von Sternberg, j’avais lu dans cette terrible histoire de vengeance, laquelle éclipsait ou plutôt reléguait Poppy, et l’extrême beauté de Gene Tierney qui la servait, au second plan, une sévère dénonciation du pouvoir, Mother Gin Sling, qui le possédait assurément et qui le possédait même deux fois plutôt qu’une puisque si elle régnait dans son casino à la manière des despotes, elle était également suffisamment forte et puissante pour résister aux attaques du Grand Business, lequel était ici lui aussi dénoncé puisque Sir Guy, qui le personnifiait, sous le prétexte d’assainir Shanghai rachetait et rasait des quartiers entiers de cette ville afin de récolter les loyers des immeubles qu’il y faisait construire, le renvoyant à une méchante illusion, pour ne pas dire à la phrase du poète qui disait « Qui veut tout pouvoir ne doit pas tout oser » puisque sa revanche, entièrement commise sur l’idée que rien ni personne ne pouvait lui résister, allait finalement se retourner contre elle, Poppy, cette Poppy dont elle avait supervisé avec délectation la ruine puis la destruction, se révélant être sa fille.
Du reste, à éliminer cette jeune femme qui allait l’injurier, incapable d’admettre la parenté, Mother Gin Sling - Mother Gin Sling à laquelle, soit dit en passant, Ona Munson prêtait ses traits, des traits de véritable Gorgone certes mais de Gorgone que je laisserais bien volontiers aux cinéphiles mordus de philosophie grecque car il me semble, à la voir ainsi trimballer une plastique dont le cinéma d’aujourd’hui n‘est plus guère capable, qu’elle n’a pas vraiment besoin que l’on établisse ce parallèle honorable, et sûrement possible, pour qu'elle aussi puisse entrer dans la légende - perdrait tout, et la face et le pouvoir et le casino qui avait fait son immense fortune.
Et puis, il y a eu ce mardi soir où pour me remettre d’un œuf du serpent totalement indigestible, pondu qu’il fut par un Bergman dont je dirais bien quelle mouche l’avait piqué pour être sur ce film si peu bergmanien, j’ai revisité The Shanghai Gesture. Et quel bol alors j’ai eu d’entendre Omar prononcer cette sentence : « Mon âme fila dans l’au-delà pour y déchiffrer un message. La réponse ne tarda guère : Je suis moi-même le ciel et l’enfer » car le vrai pouvoir, celui dont parlait von Sternberg dans ce film est entièrement inscrit dans ces mots, le destin funeste de Mother Gin Sling aussi du reste, et pour cause, à opter pour le mal alors qu’elle pouvait choisir la voie du bien - il est là le véritable pouvoir - elle fut pour elle plus l’enfer que le ciel.
Qui sème le vent récolte la tempête et qui pardonne reçoit de l‘amour en retour, toutes choses simples que tu connais par cœur, ma belle, et pour cause tu es tombée du ciel!
Lire “The Shanghai Gesture (Josef von Sternberg)”

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Attendue,
A travers les étés qui s'ennuient dans les cours
en silence
et qui pleurent d'ennui,
Sous le soleil ancien de mes après-midi
lourds de silence
solitaires et rêveurs d'amour

d'amours sous des glycines, à l'ombre, dans la cour
de quelque maison calme et perdue sous les branches,
A travers mes lointains, mes enfantins étés,
ceux qui rêvaient d'amour
et qui pleuraient d'enfance,

Vous êtes venue,
une après-midi chaude dans les avenues,
sous une ombrelle blanche,
avec un air étonné, sérieux,
un peu
penché comme mon enfance.
Vous êtes venue sous une ombrelle blanche.

Avec toute la surprise
inespérée d'être venue et d'être blonde,
de vous être soudain
mise
sur mon chemin,
et soudain, d'apporter la fraîcheur de vos mains
avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde.
Vous êtes venue :
Tout mon rêve au soleil
n'aurait jamais osé vous espérer si belle.
Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue.
Tout de suite, près de vous, fière et très demoiselle
et une vieille dame gaie à votre bras,
il m'a semblé que vous me conduisiez, à pas
lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle,
à la maison d'Été, à mon rêve d'enfant,

à quelque maison calme, avec des nids aux toits,
et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas
de la porte - Quelque maison à deux tourelles
avec, peut-être, un nom comme les livres de prix
qu'on lisait en juillet, quand on était petit.

Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi
Oh! qui sait où!... à "La Maison des Tourelles"

Vous entriez, là-bas,
dans tout le piaillement des oiseaux sur le toit,
dans l'ombre de la grille qui se ferme. - Cela
fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants,
les pétales légers, embaumés et brûlants,
couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu,
sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs
et dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu.

Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux
avec la vieille dame, l'allée où, doucement,
votre robe, ce soir, en la reconduisant,
balaiera des parfums couleur de vos cheveux.

Puis recevoir, tous deux,
dans l'ombre du salon,
des visites où nous dirons
de jolis riens cérémonieux.

Ou bien lire avec vous, auprès du pigeonnier,
sur un banc de jardin, et toute la soirée,
aux roucoulements longs des colombes pleureuses
et cachées qui s'effarent de la page tournée,
lire, avec vous, à l'ombre sous le marronnier,
un roman d'autrefois, ou "Clara d'Ellébeuse"

Et rester là, jusqu'au dîner, jusqu'à la nuit,
à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits
et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies.

C'est Là ... qu'auprès de vous, oh ma lointaine,
je m'en allais,
et vous n'alliez,
avec mon rêve sur vos pas,
qu'à mon rêve, là-bas,
à ce château dont vous étiez, douce et hautaine,
la châtelaine.

C'est Là - que nous allions, tous les deux, n'est-ce pas,
ce Dimanche, à Paris, dans l'avenue lointaine,
qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve,
plus silencieuse, et plus lointaine et solitaire...
Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine...
Et puis, après, plus près de vous, sur le bateau,
qui faisait un bruit calme de machine et d'eau...

-*-

Il manque quelque chose à tout ce que je fais, pour être sérieux, évident, indiscutable. Mais aussi le plan sur lequel je circule n'est pas tout à fait le même que le vôtre; il me permet peut-être de passer là où vous voyez un abîme : il n'y a peut-être pas pour moi la même discontinuité que pour vous entre ce monde et l'autre. [Alain-Fournier]
Lire “[Mes Poètes] A travers les Étés - Alain-Fournier”

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Pour avoir osé pousser la chansonnette dans ce camping, lequel, à se trouver sur la route qui le menait à son rêve le plus fou, cette orangerie californienne qu’il s’était achetée en bradant l’épicerie-quincaillerie familiale afin de débarrasser, une fois pour toutes, de son odieuse clientèle, allait l’héberger, lui et sa petite famille, Harold Bissonette, Harold Bissonette dont l'évocation du seul nom prêterait à rire, raison pour laquelle, sûrement, il ordonnait aux gens de le prononcer Bis-on-ay, recevrait sur le sommet de son crâne une cafetière que lui lancerait Amelia son épouse, cette dernière ayant fait le triple effort de ramasser l‘ustensile de cuisine, d’ajuster sa cible et de tirer, agacée qu’elle était de l’entendre produire musique si gaie alors qu’elle était triste, triste d’avoir vu son transat brûlé par cet idiot de mari qui, incapable de le monter, l’avait jeté au feu mais bien plus triste encore d’avoir dû laisser derrière elle le New Jersey, sa boutique et ses ambitions de femme du monde, ce bric-à-brac où l’on pouvait tout aussi bien se fournir en kumquats qu’en ampoules électriques lui autorisant cette idée fixe de grandeur car, pour elle, il était clair que si son mari avait su s’y prendre avec l’odieuse clientèle qui fréquentait sa boutique, alors elle serait déjà tout là-haut, au sommet de l’échelle sociale. Comme cette scène, qui se situe à peu près à la moitié du film de Norman Z. McLeod, est interprétée par une Kathleen Howard et un WC Fields qui jouent dans la plus pure tradition burlesque, j’imagine qu’elle avait dû, en 1934, lors de la sortie du film, en faire sourire plus d’un. Seulement voilà, dans cette séquence, y-a-t-il vraiment matière à rire? C’est que, sous le couvert d’un gag style tarte à la crème, le réalisateur, ou plutôt WC Fields, car nul doute qu’ici c’est lui qui tire les ficelles, dénonce ni plus ni moins que le bien-fondé du mariage et même la pertinence du couple, cette violence que commet Amelia sur Harold n’étant, somme toute, que l’expression la plus manifeste de leurs dissensions permanentes, l’une étant depuis toujours attirée par le train de vie confortable de la haute bourgeoisie quand l’autre n’avait fait que rêver au paradis sucré d’une bohème loin de toute civilité, et, bien sûr, ce qui vaut pour ce ménage qui se sera finalement uni en dépit du bon sens, chacun tirant la couverture à soi, le vaut également pour des unions qui n’ont rien de fictionnel celles-là, les profonds désaccords d‘Amelia et d‘Harold étant suffisamment crédibles et élastiques pour qu'ils puissent aisément traverser l'écran.
Soit dit en passant, lors de la scène finale, WC Fields allait de nouveau s’en prendre à l’institution du mariage, à l’époque, en Amérique, hautement intouchable, puisque le rabibochage du couple, le seul moment tendre du film, ne se ferait que par hasard et sur l‘argent, un duo d’hommes d’affaires, à racheter à prix d’or cette orangerie, qu’ils avaient découverte ruinée et du coup inexploitable, afin d’y construire une station-service, le leur permettant. « Je t’aime » avait alors dit Amelia à Harold, mais puisque ces deux mots d’amour, les plus beaux mots qui soient au monde, étaient liés à une limousine avec chauffeur, peut-être celle-ci aurait-elle dû se contenter de dire juste merci à celui qui, à âprement marchander son carré de terrain desséché, s’était montré plus brigand que les deux gredins venus le voir.
Du reste, dans cette Riche Affaire, on ne rit jamais franchement ou autrement qu‘avec l‘impression de le faire à ses dépens puisque tout, absolument tout, fonctionne selon ce principe, une pitrerie de clown, à la lecture immédiate et drolatique, cachant toujours une vérité pas bonne à dire. Ainsi, un gag, du genre de ceux qui prennent toute la place car éminemment drôle, éminemment dôle en effet puisqu’on y voit Harold, que sa fille Mildred vient de chasser de l’armoire à glace devant laquelle il se rase, poursuivre ce brin de toilette matinal en se servant d’un tout petit miroir, lequel, à tournoyer, suspendu qu’il est au lustre de sa salle de bains, va l’obliger à prendre des poses toutes plus improbables les unes que les autres, couvre la peu enviable réalité du père qui n’est pas maître chez lui, et de là, car comment y échapper tant WC Fields semble vouloir nous y amener, à la bêtise que commet l’homme à fonder un foyer, l’enfant, irrespectueux et ingrat, comme l’est ici Mildred et comme le sera aussi Norman, le fils n‘ayant rien à envier à son ainée, étant considéré, au même titre que l‘épouse, comme un vrai frein à sa liberté et à son avenir .
[Le cinéaste a tort. Le poète a toujours raison, qui voit plus haut que l'horizon, qui annonce la floraison, d’autres amours en son royaume. Remet à l'endroit ta chanson, WC, et déclare avec Aragon que la femme est l'avenir de l'homme!]
De même, ce sera sous le couvert de numéros comiques tout aussi vastes et drôles et lisibles que le précédent - jolis trains pouvant en cacher d’autres plus sournois - que l’humoriste va dénoncer l‘attitude du client-roi, Mister Muckle le symbolisant à être aveugle et sourd, et à casser, dans la boutique d’Harold, tout ce qui se trouve à la portée de sa canne sans même penser à le dédommager, puis le comportement peu citoyen de ses contemporains, ce bon vieux Harold massacrant, avec l’aide de sa petite famille, un joli coin de nature privé, puis, le monde de la fortune et du luxe puisque l’argent qu’il possède, à ne plus savoir qu‘en faire, bien loin de lui offrir de la liberté comme on pourrait le penser, l’oblige à s’isoler, à poser grilles et barrières autour de ses somptueuses propriétés afin d’empêcher des sagouins, comme Harold, d’y pénétrer, et enfin le petit monde bien ordinaire des gens ordinaires car si effectivement on plaint et on rit beaucoup à la vue de cet Harold que le bruit ambiant empêche de dormir, au point du reste de vouloir rester accroché à ces deux émotions, on finit quand même par s’apercevoir que ledit Harold est en train de nous dire que les choses iraient bien mieux pour lui si les livreurs de lait ne grimpaient pas les escaliers, un tintement de bouteilles suivi d’un claquement de godasses, si ses voisines avaient le bon gout d’échanger à voix basse, si les vendeurs de polices d’assurance ne tentaient pas de joindre à des heures indues des clients seulement connus d‘eux, si des gamins n’avaient pas une propension naturelle à jouer bruyamment et dangereusement et si, cerise sur le gâteau, les gens avaient suffisamment de jugeote pour comprendre qu’une noix de coco posé sur le rebord d’une fenêtre, ça peut tomber au moindre coup de vent et faire ainsi énormément de bruit, surtout quand, comme ici, le rebord de la fenêtre se situe au troisième étage et face à un escalier entièrement construit en bois.Alors, bien sûr, je conçois qu’un tel humour qui avance masqué, tel un iceberg, la pitrerie de clown en formant la partie visible et inoffensive, et la vérité pas bonne à dire, la partie immergée plus traitre, peut largement déplaire et cela d’autant plus que ce manque de frontalité est piquée d’une forte misanthropie. Cela dit, même si je ne considère pas que le monde n’est qu’un vaste bal de casse-pieds et qu’il faille boire outre mesure pour pouvoir l'oublier - Si je bois c'est pour rendre les autres intéressants, disait WC Fields - je n’aurais pas de mal à m’inviter à la table d‘Harold, parce que, somme toute, ce qu’il défend ici, le bougre, c’est la liberté - à cette table où il fera savoir encore qu’il préfère la compagnie d’un chien à celle des hommes, sans oublier toutefois de lui faire comprendre qu'il le déteste aussi puisque cette moitié d’orange qu'il va lui tendre, à être immangeable par lui, lui fera payer à la fois son extrême fidélité à l’homme et son goût pour la laisse. Cela tombe bien, puisque je préfère le chat au chien et ne me mets à genoux que devant le Dieu qui m‘a fait et devant Celle que j‘aime.
Lire “Une Riche Affaire (Norman Z. McLeod)”

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A ce jour, Cadavres Exquis, contrairement à certains nanars hollywoodiens, productions si pauvres du reste que Woody Allen avait bien raison de dire des grands studios américains qu’ils n’étaient qu’une usine où l'on fabriquait dix-sept films sur une idée qui ne valait même pas un court métrage, ne bénéficie toujours pas d‘une réédition DVD. Disons-le de suite, c’est franchement regrettable car le film de Francesco Rosi, ça n’est pas qu’un excellent film, c’est aussi un fichu un chef-d’œuvre.Un fichu chef-d’œuvre en effet et ne serait-ce déjà que pour les qualités de réalisme et de précision, d’engagement et de courage - de courage vraiment car il n’y a ici pas le moindre rond jambe - qu’on y trouve, toutes qualités auxquelles son auteur a eu recours afin de démonter, un par un, tous les rouages d’un vaste complot politique, un par un avec réalisme en effet, puisque les meurtres des juges Varga, Sanza et Rasto, tous trois œuvres d’un pharmacien revanchard car injustement condamné par eux, vont être récupérés, comme cela pourrait se passer dans la vraie vie, par une petite bande de comploteurs, ici, représentée par un lobby militaro-policier avide de pouvoir, pour être utilisés dans les buts, bien sûr, de déstabiliser le gouvernement en place, jugé par eux bien trop laxiste, et de rallier l’opinion publique à leur cause : créer de l’insécurité étant, comme chacun sait, assez idéal pour cela. Du reste, pour eux, que le vent libertaire et gauchisant des années soixante-dix affole véritablement, parvenir à instaurer un tel climat ce n'est même plus une volonté de pouvoir mais une question de survie.
De même, le réalisateur italien, qui, soit dit en passant, aura eu la très bonne idée de ne pas attribuer l’atmosphère de sédition, de mensonges et de corruption dans lequel baigne l’ensemble de son film à un pays particulier, son Italie n’est en effet pas l’Italie mais une contrée dont on dirait bien qu’elle est juste méditerranéenne, peut-être même n’a-t-elle pas de frontières du tout tant les noms des divers protagonistes qu’on y rencontre ont des consonances internationales, va filmer la longue et difficile enquête de l’inspecteur Rogas, longue et difficile enquête en effet car supervisée par un chef de la police particulièrement retors et directif et pour cause, il est, avec quelques généraux, l’un des initiateurs du coup d’état qui se prépare dans l‘ombre, puis l’assassinat de cet inspecteur avec la même rigueur et avec le même souci de coller au plus près de la vérité, puisque ce crime, qui va intervenir après que celui-ci ait découvert les identités des principaux conspirateurs, sera non seulement devenu une nécessité, comme il en aurait été dans la vraie vie, mais s’accompagnera également d’une mise en scène qui semble n’avoir eu pour source d’inspiration que la triste réalité de notre monde, Rogas, le meilleur policier de son pays, qu’interprète un Lino Ventura ici franchement remarquable, ayant, pour ce dernier acte, exécuté, dans « un geste de folie patriotique » totalement incompatible avec le caractère bien trempé et rigoureux de sa personne, le chef du Parti communiste, soit, ici, pour le peuple le garant du contrepouvoir et pour les comploteurs le grand empêcheur de tourner en rond, déclenchant ainsi, au passage, une vaste campagne médiatique de désinformation dont on dirait bien, d’elle aussi, qu’elle n’a rien de purement cinématographique.
[Que disent les momies des Catacombes au Juge Varga? Les petits secrets des vivants comme le veut la légende ou bien, à aimer le pouvoir et à pratiquer la haine et la discorde, qu'il fait déjà partie du monde des morts?]

Chef-d’œuvre donc pour toutes ces qualités-là, disais-je, mais aussi parce que Francesco Rosi, qui produisait Cadavres Exquis en 1976, n’y a pas fait que démonter, pièce par pièce, la terrible machinerie qu’il faut mettre en place pour réussir un coup d’état mais y a aussi ajouté, du moins me semble-t-il, une vision du fonctionnement de nos sociétés et des rapports humains particulièrement séduisante à évoquer le célèbre jeu du cadavre exquis inventé par les surréalistes du début du siècle, un jeu qui consistait « à faire composer une phrase, ou un dessin, par plusieurs personnes sans qu'aucune d'elles puisse tenir compte des collaborations précédentes. », sa finalité en moins, bien sûr, puisque si à son commencement on y jouait principalement pour se divertir, ici, dans le film de Francesco Rosi, il ne sert qu’à dénoncer le comportement individualiste des hommes et de l’inévitable chaos qui en résulte, leurs actions, toutes entreprises égoïstement et toutes incohérentes entre elles, le créant forcément, comme les surréalistes du reste devaient en produire à la pelle à rebondir chacun son tour sur des bouts de phrases ou de dessins qui leur étaient cachés.
Dans le film de Francesco Rosi, ces balles lancées isolément, ces suites d’actes commis sans la moindre continuité entre eux, et pour cause ils sont le plus souvent commis dans l’esprit du tout ramené à soi, semblent d’ailleurs suffisamment nombreuses pour qu’on puisse tenter ce rapprochement. Parmi les plus remarquables, on peut citer la vengeance un peu folle du pharmacien Crès puisque l’ensemble de ses crimes, qu’il aura commis isolément et égoïstement, auront finis par lui échapper. Comme on pourrait citer encore cette enquête que mène l’inspecteur Rogas et la trahison que va connaître le président de la Cour Suprême Riches, l’honnêteté que déploie le premier, à venir se heurter à la corruption de son supérieur hiérarchique, et les théories anti-voltairiennes du second, à ne pas empêcher son assassinat par les conspirateurs, lesquels les partagent pourtant, recréant le même monde d’antagonisme et de rupture. Enfin, que dire du ministre de l’intérieur et du leader du groupuscule révolutionnaire Z si ce n’est que ces deux là, à entretenir des faux rapports amicaux dans le but de « mal gouverner » un jour ensemble, une éventualité à laquelle tous deux se préparent, nagent dans cet univers de divergences insolubles comme requins dans l’eau?Une guirlande de jasmin blanc tombant d’un mur de pierres ensoleillé. C’est-ce que verra le juge Varga avant de mourir. Heureux homme que celui qui n’a pas dû attendre que vienne son dernier souffle pour humer l’enivrant parfum de la fleur de bonté!
Lire “Cadavres Exquis (Francesco Rosi)”

0 commentaires samedi 19 septembre 2009

« Comme ça. » Ce serait la réponse que Victor Bastien, l’un des deux personnages principaux de Plus Tard Tu Comprendras d‘Amos Gitai, recevrait de sa secrétaire, lorsqu’il lui demanderait si « le procès de Klaus Barbie, ça l’intéressait », l’émission de radio qu’elle écoutait alors l’ayant incité à le faire, non pas parce que le témoignage de l’une des nombreuses victimes du chef de la gestapo lyonnaise qu’on y entendait le dérangeait dans son travail, mais bel et bien, parce qu’il le renvoyait à ses propres travaux sur la shoah, des travaux qui, soit dit en passant, n’étaient guère ceux d’un historien puisque cet énarque quadragénaire les menait afin de connaitre l’identité de cet individu qui, à dénoncer ses grands-parents maternels à la milice du gouvernement de Vichy, avait envoyé ces deux juifs originaires d’Odessa aux chambres à gaz d’Auschwitz.
... Les chambres à gaz d’Auschwitz t’ont assassinée, petite fée à l’adorable fichu blanc et au sac si serré dans ta main droite que ce détail peut, à lui seul, faire mal à celui à qui il est donné de voir…
Mais ce « comme ça » que Victor Bastien entendrait, ce « comme ça » qui renvoyait le procès du boucher de Lyon et le crime qu’il commettait contre l‘humanité à la banalité d’un fait divers, qui, dans le film d’Amos Gitai, le prononce vraiment? Cette seule secrétaire? Ou bien un peu nous tous, nous tous que la barbarie a épargnée, nous tous que la Shoah ne peut que moyennement émouvoir tant sa monstruosité est mentalement irreprésentable, tant le cinéma de fiction l’a rendue abstraite à romantiser et même à esthétiser son mal, tant nous sommes coupés des témoins directs et pour cause, avec le temps, ils disparaissent et il en faut du courage pour aller les entendre parler de ce qu’ils ont vu ou vécu par l’intermédiaire de ces documentaires qu’on a filmés sur eux - à mon sens la seule voie qui vaille - tant enfin la vie impose qu’on ne se retourne pas. Si l’on peut admettre que le « comme ça » prononcé par cette secrétaire dit ce que nous-mêmes pensons de la Shoah, quand nous y pensons - n'oublions pas la totale indifférence pour le génocide industriel du peuple juif de la jeune collègue de cette secrétaire - on se demande alors pourquoi Victor Bastien remuait ciel et terre, fouillait archives officielles et familiales, au point du reste de négliger sa propre famille, oubliant ici son épouse, oubliant là ses gamins dont il rembarrait les dizaines de demandes bien innocentes à grands coups d’ « on verra plus tard », afin de retrouver la personne responsable de la mort de ses grands-parents maternels. Car, quand bien même cette quête aboutirait, cette quête qui usait tout le monde y compris lui-même, que pouvait-il en espérer? Sur un plan strictement personnel, peut-être tout certes, mais sur notre manière de percevoir la Shoah, pas grand-chose assurément. Et il aurait pu le savoir puisqu'on le lui avait dit par le biais du procès Barbie et du moyen intérêt qu'on lui portait et ce criminel était d’un autre calibre que son médiocre délateur.
De plus, à tenter de faire ressortir la vérité de ce tas de papiers qu’il avait longuement accumulés, Victor Bastien, qui n’avait pas pour lui la rigueur d’un historien, ne risquait-il pas de se tromper de coupable? La question se pose en effet, car ces documents, mêlant rapports officiels, tendres échanges épistolaires et clichés de jeunes mariés amoureusement annotés, s’ils étaient nombreux, ils n’en formaient pas moins un puzzle impossible à reconstituer, la vie de ses chers disparus étant aussi formée d’une somme d’actes quotidiens non consignés, de joies et de peines dont il ne restait rien à n’intéresser que ceux qui les éprouvaient et de souvenirs qui n’en étaient plus pour personne à mourir avec ceux qu’ils réchauffaient.
Enfin, était-ce seulement pour Georges et Sipa Gornick que ce haut fonctionnaire œuvrait comme un forcené? C’est qu’à découvrir, lors de ses recherches, la judaïcité de sa mère et le comportement peu glorieux de son père pendant l’occupation, et peu glorieux il l’avait été puisque cet homme avait, d’une part, mis un zèle incroyable à prouver aux autorités allemandes l’authenticité de ses origines aryennes et d’autre, n’avait guère été tenté de soustraire son épouse Rivka au sordide port de l’étoile jaune, le catholique qu‘il était, comme le fils, qu’il était aussi, se heurtait au terrifiant qui suis-je de la crise identitaire.
Certes, à tenter de recomposer le passé suite à ces révélations qui le déstructuraient, Victor Bastien n’était pas condamnable, car il en va des hommes comme des arbres, sans racines profondément ancrées ils ne sont rien, mais, dans le même temps, force est de constater que son entreprise perdait beaucoup de sa noblesse première puisqu’elle s’axait autant sur un douloureux problème personnel à résoudre que sur le devoir de mémoire, celui-là même qu’il s’était promis de mener conformément à l‘inscription gravée sur le fronton du mémorial de la Shoah, du moins peut-on le supposer puisqu’il n’est pas impossible d’établir un parallèle entre ces mots qui disent : « Devant le Martyr Juif Inconnu incline ton respect ta piété pour tous les martyrs, chemine en pensée avec eux le long de leur voie douloureuse, elle te conduira au plus haut sommet de justice et de vérité » et son attitude devant le Mur aux 76000 noms, agenouillé qu’il était alors devant lui, le corps et l’âme ankylosés de respect, et ses doigts parcourant les noms de ses grands-parents maternels comme s’il espérait que ces sillons creusés dans la pierre lui diraient le chemin à suivre.
Pour Amos Gitai, nul doute donc que son héros se trompe et se trompe doublement puisque sa quête, sa très longue quête, est aussi vaine qu’orientée, une difficile crise identitaire à résoudre s’étant au fil du temps substituée à l’honnête devoir de mémoire à accomplir. Mais il y a ici, à mon sens du moins, quelque chose de bien plus important que cela, c’est cette ferme volonté de dire qu’on ne sert pas les martyrs comme les survivants d’Auschwitz en remuant sans cesse ce pourquoi ils ont été niés, ce que Victor Bastien fait assurément lorsqu’il questionne sa mère sur ce qu‘elle fut pendant la guerre, ce que ne fera jamais son épouse à ne s’intéresser qu’à ce qu’elle fut avant et après la guerre. Du reste, si Rivka ne confie rien de son douloureux passé à son fils, ce n’est pas tant la pudeur qui l’en empêche que le désir bien légitime d’être perçue pour ce qu’elle est réellement : son enfance russe, la mère qu’elle est et qu’elle restera jusqu’à son dernier souffle, son amour pour les belles choses et les infusions de Darjeeling prises à cinq heures entre amis. Comme il y a encore chez ce cinéaste une très forte envie de contracter l’Histoire du génocide à la leçon que l’on peut et doit en tirer pour que :
... jamais plus la rampe, et toi dessus, petite fée à l’adorable fichu blanc, qui porte ta main gauche à ta bouche, te rendant ainsi aux yeux de celui à qui il est donné de voir plus fragile encore que les enfants qui t’entourent, tous bien trop proches du jour de leur naissance pour se rendre compte qu’au bout de cette rampe, pour vous c'est déjà la fin …

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