En 1959, Jean Gabin disait que le cinéma, c’était du vent, de l’illusion, des bulles et du savon. Pour avoir tourné six ans plus tôt Touchez pas au Grisbi, le film de Jacques Becker, l’acteur français numéro un aurait pu dire aussi du septième art qu’il n’était parfois que pommade, cirage de pompes et autres brosses à reluire tant Max, le gangster qu‘il y interprète, fleure bon ces personnages que l’on a créé expressément pour relancer des carrières injustement moribondes, des carrières, comme la sienne, que seuls le temps qui passe, les modes qui changent, les exils dérangeants et les coups de tête ont freinées.
Diable!, par respect pour Becker, pour l’admiration que je porte depuis toujours à l’immense Gabin, comme j’aimerais pouvoir ne pas y croire. Mais, peut-on, en toute décence, résister à la tentation du voile pudique lorsque derrière gesticule une médiocre vérité, se profile la réalité des businessmen?
Pour avoir vu les aventures de Max et de son copain-boulet Riton, que dis-je, vu? enduré! car on ne peut qu’endurer les aventures de ces deux vieux de la vieille qu’un clan de jeunes méchants aux carrures d’athlètes asticotent afin de dérober leur magot, ces quatre-vingt seize kilos d’or fin qu’ils dérobaient tous deux à Orly afin de s’assurer une retraite plus que confortable, tant elles sont conformes à un "milieu" typiquement cinématographique, tant elles distillent des pratiques et des manières de faire de bandits de dimanche soir passé, peinards en famille, devant la télé, tant elles font l’apologie des vilains, tant elles massacrent les gens honnêtes : des ventrus, des binoclards, des vieux pleins de tics, « ces caves qui ne doutent de rien! », tant, aussi, elles sont peu inspirées, filmées, comme si Becker traînait la patte, comme s’il avait lui-même dans le dos l’une des nombreuses sulfateuses que son film allait mettre en scène, et pour avoir relevé, tout le temps que durent ces pénibles aventures tous les ingrédients d’une recette spécialement inventée pour faire du Gabin scoumounard d’avant la guerre et même d’après la guerre - pour preuve, on pourrait citer les trois Lacombe -, un héros des temps modernes et cela, sans avoir à fournir beaucoup d‘efforts, comme il me semblait les entendre tous ces gens de pouvoir et d’argent!
Et je me disais alors : quel deal facile que le leur puisqu’en 1950, Maitre Jean, à ne pas être physiquement abimé par les ans, à ne pas être moralement entamé par dix petites années d'exil et de mélodrames besogneux, facilitait, on ne peut mieux, son retour au premier plan. Pour tous les professionnels, il restait, c'était clair : une valeur sûre. Seulement voilà, en 1950, dans les rues, on bâillait d’optimisme, on conjuguait les guerres passées au passé, d’elles on voulait tout oublier, d’elles on ne voulait rien retenir, on criait futur, on voulait vivre pleinement le rêve américain même si c’était avec une bonne trentaine d’années de retard. Aussi, si l’acteur devait réoccuper le devant de la scène, reprendre sa place de numéro un, il fallait que disparaissent et la casquette de tous ces combats de cœur qu’il perdait d’avance et la noire mélancolie d’avant guerre et les larmes qui coulaient avec. Et dans Touchez pas au Grisbi, c’est exactement ce qui va se passer.
Et de fait, un gangster tiré à quatre épingles, dominateur, séducteur et, bien sûr, vainqueur va remplacer le prolétaire en détresse ou ce militaire qui ne l’était pas moins à être embarqué dans des batailles bien trop grandes pour lui, l’argent sera le seul combat qu‘on y mènera, le machisme triomphera du romantisme, l’action prendra le pas sur le discours, l’argot chassera les traits d’esprit et si l’on pleurera, ce ne sera jamais que sous les baffes que le Gabin nouveau distribuera impunément, comme s’il avait tout oublié de Jacques de la Bête Humaine, de Pepel des Bas-fonds, de François du Jour se Lève, de Jean du Quai des Brumes, d’André de Remorques, de Lucien de Gueule d’Amour, du Lieutenant Maréchal de la Grande Illusion, de leurs humeurs, de leurs colères et de leurs bonnes claques, bonnes en effet, car elles étaient justifiées, d’écriture utile, celles-là.
Grâce à quatre millions de billets vendus lors de sa sortie, grâce à quatre millions de spectateurs qui vont, pour la plupart, plébisciter le gangster Max - ce Gabin nouveau -, Touchez pas au Grisbi tapera dans le mille. Tant mieux pour Jean Gabin, même si à enfiler son nouveau costume, son nouvel habit de lumière, il nous disait, à nous, fans, et même archi-fans, du François du Jour se Lève : y a plus de Jean! - de ce Jean-là du moins -, et tant pis pour Jacques Becker, parce qu’en plus de n’avoir servi ici que de catapulte, que de rampe de lancement, il nous gratifiait d’un discours sur la bonne, indéfectible, irremplaçable amitié virile plutôt déplaisant dans la mesure où il se construisait entièrement sur le dos des femmes : leur soi-disant opportunisme inné avec Marinette, le médiocre : « Souvent femme varie, bien fol qui s’y fie. » avec Josy et toutes les autres ramenées à la bagatelle, ce pour quoi elles seraient faites, décidément, sur ce film, comme le cinéaste était loin de son Trou.
Diable!, par respect pour Becker, pour l’admiration que je porte depuis toujours à l’immense Gabin, comme j’aimerais pouvoir ne pas y croire. Mais, peut-on, en toute décence, résister à la tentation du voile pudique lorsque derrière gesticule une médiocre vérité, se profile la réalité des businessmen?
Pour avoir vu les aventures de Max et de son copain-boulet Riton, que dis-je, vu? enduré! car on ne peut qu’endurer les aventures de ces deux vieux de la vieille qu’un clan de jeunes méchants aux carrures d’athlètes asticotent afin de dérober leur magot, ces quatre-vingt seize kilos d’or fin qu’ils dérobaient tous deux à Orly afin de s’assurer une retraite plus que confortable, tant elles sont conformes à un "milieu" typiquement cinématographique, tant elles distillent des pratiques et des manières de faire de bandits de dimanche soir passé, peinards en famille, devant la télé, tant elles font l’apologie des vilains, tant elles massacrent les gens honnêtes : des ventrus, des binoclards, des vieux pleins de tics, « ces caves qui ne doutent de rien! », tant, aussi, elles sont peu inspirées, filmées, comme si Becker traînait la patte, comme s’il avait lui-même dans le dos l’une des nombreuses sulfateuses que son film allait mettre en scène, et pour avoir relevé, tout le temps que durent ces pénibles aventures tous les ingrédients d’une recette spécialement inventée pour faire du Gabin scoumounard d’avant la guerre et même d’après la guerre - pour preuve, on pourrait citer les trois Lacombe -, un héros des temps modernes et cela, sans avoir à fournir beaucoup d‘efforts, comme il me semblait les entendre tous ces gens de pouvoir et d’argent!
Et je me disais alors : quel deal facile que le leur puisqu’en 1950, Maitre Jean, à ne pas être physiquement abimé par les ans, à ne pas être moralement entamé par dix petites années d'exil et de mélodrames besogneux, facilitait, on ne peut mieux, son retour au premier plan. Pour tous les professionnels, il restait, c'était clair : une valeur sûre. Seulement voilà, en 1950, dans les rues, on bâillait d’optimisme, on conjuguait les guerres passées au passé, d’elles on voulait tout oublier, d’elles on ne voulait rien retenir, on criait futur, on voulait vivre pleinement le rêve américain même si c’était avec une bonne trentaine d’années de retard. Aussi, si l’acteur devait réoccuper le devant de la scène, reprendre sa place de numéro un, il fallait que disparaissent et la casquette de tous ces combats de cœur qu’il perdait d’avance et la noire mélancolie d’avant guerre et les larmes qui coulaient avec. Et dans Touchez pas au Grisbi, c’est exactement ce qui va se passer.
Et de fait, un gangster tiré à quatre épingles, dominateur, séducteur et, bien sûr, vainqueur va remplacer le prolétaire en détresse ou ce militaire qui ne l’était pas moins à être embarqué dans des batailles bien trop grandes pour lui, l’argent sera le seul combat qu‘on y mènera, le machisme triomphera du romantisme, l’action prendra le pas sur le discours, l’argot chassera les traits d’esprit et si l’on pleurera, ce ne sera jamais que sous les baffes que le Gabin nouveau distribuera impunément, comme s’il avait tout oublié de Jacques de la Bête Humaine, de Pepel des Bas-fonds, de François du Jour se Lève, de Jean du Quai des Brumes, d’André de Remorques, de Lucien de Gueule d’Amour, du Lieutenant Maréchal de la Grande Illusion, de leurs humeurs, de leurs colères et de leurs bonnes claques, bonnes en effet, car elles étaient justifiées, d’écriture utile, celles-là.
Grâce à quatre millions de billets vendus lors de sa sortie, grâce à quatre millions de spectateurs qui vont, pour la plupart, plébisciter le gangster Max - ce Gabin nouveau -, Touchez pas au Grisbi tapera dans le mille. Tant mieux pour Jean Gabin, même si à enfiler son nouveau costume, son nouvel habit de lumière, il nous disait, à nous, fans, et même archi-fans, du François du Jour se Lève : y a plus de Jean! - de ce Jean-là du moins -, et tant pis pour Jacques Becker, parce qu’en plus de n’avoir servi ici que de catapulte, que de rampe de lancement, il nous gratifiait d’un discours sur la bonne, indéfectible, irremplaçable amitié virile plutôt déplaisant dans la mesure où il se construisait entièrement sur le dos des femmes : leur soi-disant opportunisme inné avec Marinette, le médiocre : « Souvent femme varie, bien fol qui s’y fie. » avec Josy et toutes les autres ramenées à la bagatelle, ce pour quoi elles seraient faites, décidément, sur ce film, comme le cinéaste était loin de son Trou.
« Bourrache est un sous-officier exemplaire, intelligent, ponctuel et sobre, mais il plait aux femmes. Pourquoi? Comment?, Ca! » dira de lui son capitaine, tout autant soufflé par le succès auprès des femmes de son sous-officier que par cette question que, décidément, il ne parvenait pas à résoudre. Un étonnement récurrent pour lui que toutes ces femmes folles d’un seul homme mais qui aurait pu se muer en franche et permanente stupéfaction s’il avait su que, toujours, du haut de son cheval, cet homme regardait ses admiratrices de haut, les contemplait, le dos bien plus raidi par la vanité que par la rigueur militaire et les lèvres bien moins tendues par un sourire sincère, joyeux et reconnaissant que par la tromperie et la condescendance. Diable!, il fallait bien donner quelque chose à toutes ces drôles qui, folles d’amours romantiques, enfermaient leurs maris dans leurs caves lorsque les trompettes et les tambours sonnaient le retour en ville de leur beau militaire; qui, folles de jalousie et de rancœur, inventaient de vraies plaintes pour se venger de ses faux mots d’amour; qui, folles d’espoir, qui, folles amoureuses d‘amours splendides, troquaient leurs savates qu’elles traînaient tout le temps de son absence pour du rouge sur leurs ongles et des crans plein leurs cheveux le jour de son retour afin d’arracher de ses yeux, bleus comme la mer, une promesse de doux rendez-vous sous la lune. Oui, il fallait bien leur donner quelque chose, à toutes ces folles de lui, parce qu‘elles ne savaient pas, toutes ces folles tout court, ce qu’il pensait d’elles : « Toutes ces femmes sont seules, elles s’ennuient. Moi, c’est quand je suis avec elles que je m’ennuie. Ah la la, tout ça, ça ne vaut pas un bon copain! », que, roublard, il se servait d’elles pour vivre confortablement et gratuitement, que, chipé de sa propre personne, leur amour, sottement dévot, ne faisait que servir et renforcer cet amour-là. Elles l’aimaient à la folie et lui, grâce à elles, s’aimait à la folie. « A en perdre la tête », comme le dira si bien son copain René lorsqu’il lui vantera le succès commercial de ce portrait de lui-même que le père Truche avait expressément tiré de plein pied pour que toutes ces femmes ne ratent rien de sa magnificence.
Elles étaient trop belles, ces mains, pour refuser de faire l’effort de contourner ce fichu comptoir qui le séparait de leur propriétaire. Elle était trop belle, cette femme, pour ne pas l’inviter. Elle était si différente de toutes celles qu‘il avait connues jusque là pour que s’envolent, comme le faisaient ses rêves au son du clairon, et les mille cloches orangeoises, et sa fière capote de spahi, et la flatteuse photo de Monsieur Truche, et même son bon vieux copain René. Elle était si mystérieuse pour ne pas lui sacrifier les dix mille francs qu’il venait de recevoir en héritage. Elle était si peu folle de lui pour l’aimer comme un fou!. Ce n’était peut-être qu’une aventurière, qu’une vamp de casino, mais, ce soir-là, elle avait beau le mettre en garde contre elle et son funeste destin, Lucien n’écoutait que son cœur : « Aujourd’hui ce n’est pas un jour comme les autres, et dans ces moments-là, il faut faire des choses pas comme les autres. Perdre ou gagner, ça m’est égal. Savez-vous ce qui m‘intéresse, c’est d’être ici, moi, dans cette salle, et d’avoir le cœur qui bat très fort. Pas pour les billets, bien sûr, mais à l’idée de vous attendre. » Et finalement, elle était trop belle, Madeleine, pour ne pas faire fi de cette porte qu’elle lui avait sauvagement claquée au nez.
Il l’aimait à la folie et elle ne l’aimait qu’en courtisane, qu’en femme qui avait très bien compris que l’amour ne rimait pas avec toujours, que l’amour n’était que du bon temps et que le plaisir que se donnaient les amants n’habillait jamais la chambre qui les abritait, aussi, après avoir appris l’affreuse vérité de la bouche de sa mère : « Mon ami, tous ces meubles, tous ces tapis, tous ces bibelots, tout ça ne s’est pas trouvé sous le pied d’un cheval. Madeleine a des besoins! Vous ne vous rendez pas compte du tort que vous lui faites! Son protecteur a l’esprit large, c’est un homme bien élevé mais qui n’aimerait pas qu’on lui préfère n’importe qui. Mais mon ami, regardez vous dans une glace! », et entendu sa Madeleine le chasser de chez elle, il quittait Paris pour Orange. A Orange où un simple tablier de bistrotier allait l’habiller. A Orange où « A l’Ami Lucien » allait remplacer la prestigieuse caserne des spahis. A Orange où ses petites femmes ne le reconnaitraient plus. A Orange où il retrouverait un René transfiguré, amoureux qu‘il était « d’une de ces femmes, trop belles, qu’on se sent prêt à faire tout ce qui leur passe par la tête. »
Si deux ans plus tôt, dans cette bonne vieille ville d’Orange, on avait prédit à Lucien Bourrache, alors le chouchou de ces dames, qu’un jour une femme allait le faire ramper, il ne l‘aurait pas cru. Comme il n’aurait pas cru non plus, à ne rien savoir encore des choses de l’amour, qu’on pouvait tuer pour lui.
Tout à l’envers. Oui, dans cette barque, tout lui paraissait aller à l’envers. Son paysan ramait la tête dans les épaules et il avait reconduit leur chien à sa niche. Bon sang, qu’avait-il? se demandait-elle, le bonheur d’être là quittant lentement ses yeux et les peines de la veille subitement ressuscitées lui cintrant les lèvres en un sourire inquiet.
Certes, il lui faudra le hasard d’une tempête, d’une tempête qui tentera de la noyer, d’une tempête qui tentera aussi de tuer un dieu de néons et d‘illusions, d’engloutir sous la poussière le monde insignifiant de la ville, pour qu’elle puisse enfin dénouer ses longs cheveux dorés et coller sur ses lèvres non plus un sourire de sainte mais celui d’une femme sensuelle.

