Cinétrombines | Robert Le Vigan

Robert Le Vigan dans Golgotha de Julien Duvivier

«  Et Jésus était marin
quand il a marché sur les eaux
Il resta longtemps à guetter
de sa tour de bois solitaire
et quand il a été certain
que seuls les noyés le voyaient
il a dit : Tous les hommes seront marins
jusqu'à ce que la mer les libère,
mais lui-même était brisé
bien avant que le ciel s'ouvre
abandonné, presque humain
il a coulé sous votre sagesse comme une pierre.

Et tu veux voyager avec Lui
tu veux voyager les yeux fermés
et tu penses que tu pourras te fier à Lui
car il a touché ton corps parfait
avec Son esprit ... »

[Suzanne | Leonard Cohen]

Peintres | Trois mots sur les Joyeux Ebats de Paul Emile

«  Vous êtes, monsieur, comme je le disais, un gourmet plébéien, un paysan qui a du goût. […] Il est fort possible que les muscles de votre gosier aient été pris d'un mouvement de déglutition, comme au spectacle d'une soupe exquise ou d'un plat rare, lorsque vous décidâtes de vous emparer de Gabrielle Eckhof.
En effet, vous détournez du bon chemin sa volonté perdue dans les rêves, vous l'emmenez loin du jardin abandonné, dans la vie et la laideur, vous lui donnez votre nom vulgaire et en faites une épouse, une maîtresse de maison, vous en faites une mère. Vous abaissez cette beauté […] qui fleurissait dans une sublime inutilité en la mettant au service du quotidien vulgaire et de cette idole stupide, grossière et méprisable qu'on appelle la nature, et nul soupçon de la profonde bassesse de cette entreprise n'agite votre conscience de paysan. » - dixit Detlev Spinell, le poète aux concepts esthétiques totalement stériles du sublime Tristan de Thomas Mann.


Je ne connais guère les raisons qui ont incité Paul Émile Chabas à peindre, à l'âge de trente ans, les Joyeux Ébats. Ceci dit, je me moque bien de mon ignorance, car, quand bien même je saurais que ce tableau n'aurait eu comme finalité que la simple érotisation d'une danse de huit jeunes filles que j'y lirais encore ces terribles mots que Detlev Spinell écrit au négociant Klöterjahn afin de faire savoir à cet homme, qui n'a, comme seul don, celui de pouvoir jouir de la vie et, comme principal défaut, ce seul petit don de pouvoir jouir de la vie, toute la colère qu'il ressent de le voir marié à cette « beauté vouée à la mort » qu'est Gabrielle Eckhof, et pour cause, pour moi, ces mots - ces mots qui me sont venus à l'esprit à peine avais-je porté mon regard sur ce tableau – sont, oui, comme inscrits en lui.

Certes, à fermement désirer quitter la juvénile ronde qui l’entraîne, au point du reste d'en presque briser le cercle parfait, la jeune fille, qui se trouve au tout premier plan du tableau, ne ressemble en rien à la Gabrielle Eckhof décrite par Detlev Spinell, puisque, selon lui, cette vierge et reine de six vierges n'aurait pas abandonné son jardin, dans lequel, elle fleurissait en une sublime inutilité, si le médiocre négociant Klöterjahn s'était comporté avec elle comme lui-même le faisait, soit en pur esthète. Mais, puisque la jeune fille, qui se trouve au tout premier plan du tableau, ne désire plus être entraînée par une ronde enivrante parce que, pas loin d'elle, elle a vu ce qui ne peut être qu'un prétendant - ce qui ne peut être qu'un prétendant, en effet, car il n'y a que les yeux d'un amant possible qui puissent forcer une jeune fille à quitter une danse enivrante - et que, dans son jardin, Gabrielle Eckhof, à attendre patiemment la demande en mariage du médiocre négociant Klöterjahn, ne fleurissait en une sublime inutilité que dans la tête de l'idéaliste Detlev Spinell, on peut finalement conclure que les héroïnes des deux œuvres se ressemblent.

Cela dit, ce bon vieux Detlev Spinell ne se trompait pas sur un point, attendu qu'il n'y avait pas plus d'amour dans les yeux de l'hédoniste Klöterjahn qu'on peut en supposer dans ceux de cet inconnu qui fait au personnage principal des Joyeux Ébats quitter son enivrante danse.

En effet, se peut-il vraiment que les yeux de cet homme invisible mais bel et bien présent soient illuminés par la flamme de l'amour ?
A se situer entièrement dans l'ombre - dans une ombre si sombre du reste qu'elle paraît être la négation même de la lumière qui tombe sur le groupe des sept jeunes filles qui n'ont pas encore quitté la ronde – et à être totalement cerné de branches d'arbustes qui, à zigzaguer en allant toujours du haut vers le bas, évoquent la vie et son infâme bazar, on jurerait que dans les yeux de cet homme ne brille que l'étincelle de convoitise navrante qui allumait les prunelles du piteux Klöterjahn. Au reste, l'ombre, dans laquelle cet homme, qu'on ne voit pas, se trouve, se projette déjà sur l’héroïne des Joyeux Ébats. Pour un peu, on dirait d'elle qu'elle est le préambule de sa beauté abaissée, et abaissée encore, par le «  service du quotidien vulgaire » qu'elle va bientôt connaître. Et de son innocente et heureuse vie de jeune fille, la jolie héroïne de Paul Émile Chabas, de par sa soumission envers « cette idole stupide, grossière et méprisable qu'on appelle la nature », n'en porterait-elle pas déjà le deuil ? Fichtre!, sa tunique le dirait à  moins dévoiler un sein qu'à être largement striée de pourpre.
Au passage, de cet homme qu'on ne voit pas, je dirais bien qu'il pourrait être tout mâle qui reluquerait le personnage central des Joyeux Ébats de Paul Émile Chabas comme Klöterjahn  reluquait sa Gabrielle Eckhof.
C'est que cette jolie brune porte entièrement son regard sur celui qui la regarde ...

Klezmer ♪♬ ♩ ♭♪

J’ai découvert la musique klezmer, il y a huit ans environ, par le biais d’un album qui, selon leurs auteurs – les Orient Express Moving Schnorers – ne la défendait pas spécialement. Au reste, lors d’une interview, Pierre Wekstein, le leader de ce groupe formé au début des années 2000 et dont les huit membres sont tous bardés de diplômes parfois sans le moindre rapport avec la musique, se défendait de vouloir s’en être fait l’un des héritiers ou, plus simplement, l'un des chantres. Ce qui l’intéressait, confiait-il alors, c’était de jouer, avec ses potes, une musique avec laquelle il possédait bon nombre d’atomes crochus.


Cela dit, si cet album, à être largement piqué de jazz et de blues, soit de notes que les musiciens ambulants des shtetls ne connaissaient guère, confirme bien ce Pierre Wekstein affirmait lors de son interview, il n’empêche que les soixante-dix-huit copieuses minutes qu’il dure - qu’elles relèvent du reste du sérieux d’un sextet pour cordes et vents, comme on peut en entendre chez le bon John Zorn, qu’au passage j’admire presque autant que Mozart, ou de la joie bruyante d’une fanfare, de celles qui peuvent, oui, taquiner les oreilles sensibles ou xénophobes - ont bel et bien pour trame le répertoire musical juif. Et pour cause, cet album, qui s’intitule Klezmer Nova, en porte tous les stigmates !

Festive, improvisée, profane, culturellement métissée et mystique, telle est la musique klezmer, et si « Freylekhs en l'er » [plage 14], et si la calme « Misirlou » [plage 6], et si la sensuelle « Misirlou » [plage 7]  aux notes pour un quart grecques, arabes, kurdes et druzes et si brûlantes qu’on finit par voir les yeux de feu de l'égyptienne qu'elles louent durant près de cinq minutes, et, si « Roumeynishey fantasiey » [plage 10] cette sorte de fantaisie qui n’a de fantaisie que le nom, car son piano et son violon, à leur écoute, ne sont pas sans évoquer ces pauvres couples qui s’interrogeaient sur leur sort dans les sinistres trains de la mort, et, enfin, si le céleste « Haneros halelou » [plage 10] ne sont pas de la musique à la fois festive, improvisée, profane, multi-influencée et mystique, je veux bien qu’on me coupe les peot - papillotes que, bien entendu, je n’ai pas, attendu que je ne suis pas juif.
Au fond, ce disque est un bout de l'histoire de la musique juive, un résumé de ce patrimoine qui n'aurait pas versé dans le traditionnel ou le sacré par souci d'honnêteté, un condensé de partitions klezmer que, par goût du swing et sens inné de la fête, ses créateurs – les Orient Express Moving Schnorers – ont voulu : enrobé de jazz.

Les mots qui vont suivre, lesquels décrivent succinctement l’histoire de la musique klezmer, je les ai écrits en 2004, parce qu’à l’époque je voulais savoir qui était et d’où venait mon plaisir.
Aujourd’hui, je les reproduis ici, sur ce blog, non pour tenter de vendre ces notes à qui que ce soit, car je ne sais que trop bien qu’on n’écrit que pour soi-même, mais pour rendre hommage aux pionniers de la musique klezmer, à ces musiciens, devant poser bretelles à leurs instruments les plus lourds dans le but de ne pas les perdre dans les pogroms que l’on sait, parce que, sans eux, il n’y aurait peut-être pas eu de John Zorn, de Giora Feidman, de Klezmatics, de Klezmorims, de Budapest Klezmer Band, de David Krakauer, de Dunkelbunt, voire de Nigel Kennedy enregistrant, avec les Kroke, son sublime East Meets East.


D'origine extrêmement ancienne - aucun document ne permet de dater avec précision son origine -, interdite d'exécution lors de la prise de Jérusalem par les légions romaines en l'an 70, la musique klezmer, astucieux mélange de danses populaires et de chants à caractère religieux, ne renaît véritablement qu'au Moyen-Age lorsque de petites troupes de musiciens la propagent à travers toute l'Europe de l'Est. De cette époque jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, parce qu'exécutée généralement par des hommes assez peu cultivés et peu soucieux de colporter les principes de la Torah à travers leur art, la musique klezmer se limite le plus souvent à de simples mais joyeux accompagnements pour festivités en tout genre. Mais si dans ces célébrations de mariages, de naissances et d'anniversaires, la musique klezmer perd un peu de son caractère sacré originel, les musiciens qui l'exécutent, soucieux des effets qu'ils doivent produire sur leur public, n'en oublient pas pour autant sa fonction la plus essentielle qui est celle de réchauffer l’âme et le cœur de femmes et d'hommes que seigneurs, gens d'Eglise et populations poussés par la haine et les préjugés stupides chassent et massacrent sans répit.
Jouée pour des circonstances et au feeling, le caractère improvisé de la musique klezmer n'est malheureusement pas né du seul désir de musiciens de prendre en compte les états d'âme de la foule qui se réunissait autour d'eux, car, il est aussi issu d'une obligation. En effet, à défaut de connaître le solfège - les juifs ont quasiment été de tous temps interdits de conservatoires - les musiciens klezmer, les klezmorims, n'ont eu d'autre choix pour se rappeler leur musique que leur seule mémoire et lorsque celle-ci leur faisait défaut, ce qui arrivait souvent, l'improvisation devait les secourir.
Enfin, une autre particularité de la musique klezmer va naître durant cette très longue période : la fusion avec d'autres cultures musicales. Ainsi, au fil de migrations d'un peuple toujours en fuite, perpétuellement obligé de se déplacer pour survivre, elle s'enrichit d'influences tziganes, turques, grecques, espagnoles, roumaines, bulgares, polonaises, ukrainiennes, hongroises et de quelques autres encore, qui sont, dans le meilleur des cas, des copines connues sur le chemin de l'exil et dans le pire, des hôtesses contrariées.
Exclusivement musique du cœur jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, la musique klezmer va, dès le début du siècle suivant, redevenir celle de l'Esprit, car même si les intellectuels de la haskalah parviennent à encourager son côté profane - ces derniers prêchent pour une intégration parfaite et rejettent toutes formes de différences qui pourraient nuire au peuple juif - c'est bien dans le mysticisme prôné par le mouvement hassidique de Ba'al Shem Tov qu'elle va désormais puiser une bonne partie de ses notes. De nouveau reliée à l’Eternel, la musique klezmer va connaître alors son plus bel essor. Une envolée qui aurait pu durer mille ans, si seulement il n’y a avait eu Hitler et tous ceux qui l’ont soutenu.
Après la seconde guerre mondiale, la musique klezmer ne se jouera plus que confidentiellement. Et pour cause, de nombreuses familles juives, désireuses de fuir une Europe restée profondément antisémite malgré la chute du régime nazi, ont rejoint les Etats-Unis ou l’Australie. Quant à celles qui ont décidées rester sur le vieux continent, leur désir d’intégration les incitera à se faire culturellement les plus petites possibles. Bref, c’est le temps où, petit à petit, la mémoire de la musique klezmer s'efface.
Finalement, il faudra attendre que souffle le vent libertaire des années 70 pour qu'un peu partout dans le monde, des pointures venus du jazz ou du classique, des musiciens venus du rock et des touche-à-tout issus de la world music fassent repartir, à coups de rythmes et d'espoirs nouveaux, le cœur de celle qui a bien failli mourir d’inanition. Dans le même temps, quelques formations, à l'instar de nos premiers baroqueux, vont tenter de reproduire la musique klezmer telle qu'on la jouait à sa plus grande époque. Un devoir de mémoire qui en vaut bien un autre, même si l'on est en droit de douter de l'authenticité du résultat de leurs travaux.
De nos jours, à New-York comme ailleurs, de jeunes rappeurs trafiquent, triturent et torturent de la musique klezmer traditionnelle afin de faire connaître au monde, non pas de douloureux rapports avec la police locale, mais plutôt les préoccupations de la jeune génération juive.
Ah ! Musique klezmer, une affaire qu'il est enfin possible de suivre !

Riz Noir (Anna Moï)

« Lorsque ma tête est en bas de la planche, je suis presque aussi plate que celle-ci […] Je fixe le bout de mes orteils, les ongles peints de rose nacré, mais au bout d’un moment la suffocation révulse mes yeux et altère ma vue. Nul ne sait si, le soir, ils révèlent à leur épouse ou à leur mère, le calvaire de l’eau […] Nul ne peut dire s’ils s’endorment aisément la nuit, dans les bras d’une femme, en oubliant les seins brûlés de celles qu’ils ont électrocutées. Nul ne peut affirmer que l’homme qui a sauté à pieds joints, en prenant appui sur deux bureaux, pour se propulser contre mon ventre, l’a mentionné le soir au diner de famille. Ce sont des gens ordinaires et leur affectation, dans la villa tropicale au prénom féminin, Mai-Phuong, aménagée en salles de torture, n’est qu’une étape dans leur carrière. »
Ces mots, qui décrivent le supplice de l’asello et qui, soit dit en passant, ne sont pas pour me déplaire à dire des tortionnaires qu’ils sont « des gens ordinaires », « des fonctionnaires travaillant aux heures de bureau », parce que, oui, le Mal est ordinaire et médiocre, sont de Tan, l’une des trois principales héroïnes de Riz Noir, le roman d’Anna Moï, pour moi deux fois recommandable à, d’une part, moins causer de la guerre du Vietnam que de femmes vietnamiennes prises dans la tourmente de cette guerre, et, de l’autre, à avoir été rédigé en un style à la fois élégant et brutal, et si féminin et si précis qu’on en viendrait presque à sentir, dans ses pages, « le parfum vacillant des fruits mûrs des anacardiers à la limite de la pourriture » qui pénétrait les sinistres cages à tigre de Poulo Condor où Tan va passer quelques mois de sa vie.
Ces mots sont de Tan, disais-je, mais nul doute que sa sœur Tao, elle aussi, aurait pu les prononcer. Dans cette villa de Cholon, « aménagée en salles de torture », où l’on trouve, empilés sur les tables, des fouets en queue de raie, des gourdins enrobés de caoutchouc, des matraques électrifiées et, fixés aux plafonds, les inévitables crochets du strappado, Tan se souvient, en effet, avoir vu son aînée ligotée un peu avant elle sur une planche de bois oblique, un chiffon sale enfoncé dans sa bouche, l’eau de l’asello pénétrer ses narines, l’eau de l’asello violemment expulsée par sa bouche lorsque Tien, le bourreau suffisamment expérimenté pour savoir « quand le corps est près d’exploser » et le supplicié prêt à parler, lui a retiré le chiffon, et l’avoir tout d’abord reconnue à la jolie robe fleurie et au jupon de tulle blanc qu’elle portait ce jour-là, puis à ses yeux, à ses très beaux yeux « couleur d’abîme » qui, se rappelle-t-elle encore, la regardaient sans verser la moindre larme.
Ces mots sont de Tan, disais-je, parce que le roman d’Anna Moï c’est tout simplement la mémoire de cette jeune fille. Au reste, on lit ses pages comme lui sont revenus les souvenirs, certes heureux de constater qu’à conter la vie de Tan par épisodes qui ne succèdent pas elles respectent si bien le mode de fonctionnement non linéaire de la mémoire, mais aussi un peu fâché contre elles, parce ces pages, à conter la vie de Tan par épisodes qui ne succèdent pas, n’aident pas vraiment nos mémoires, qui sont plus habiles à restituer une suite d’événements ordonnés qu’une suite d’événements qui ne le sont pas, à garder en elles toute la mémoire de Tan, ce à quoi, ma foi, il faut parvenir si on veut un tant soit peu comprendre pourquoi cette jeune femme dit, dans le tout dernier chapitre, être sûre de toujours éprouver, pour les sinistres cages à tigre de Poulo Condor, une très forte nostalgie.

Saigon — Fin Janvier 1968.

En cette veille de fête de Têt, Tan et Tao, qui ont respectivement quinze et seize ans, ne sont encore que deux lycéennes qui n’ont comme histoire que des histoires de lycéennes et comme principal souvenir de l’Histoire une série de bonzes qui s’immolent par le feu, durant l’année 1963, dans le seul but de faire vaciller le régime autoritaire et catholique de Jean-Baptiste Ngô Đình Diệm. Certes, en ce mois de janvier 1968, Tan et Tao ne sont pas sans savoir que la guerre met leur pays sens dessus dessous, mais puisque Saigon vit encore au rythme de la paix et de ses coutumes et que ses abords sont protégés par la solide armée américaine, pour elles, cette guerre peut s’apparenter à ces tremblements de terre dont on ne perçoit que de légères secousses à se trouver loin de leur hypocentres. En fait, pour elles, cette guerre, c’est seulement avoir peur pour leur mère, oui, craindre le pire pour elle, attendu que celle-ci — qui se prénomme Van — doit, pour pouvoir gagner sa vie, beaucoup voyager et qu’elles l’aiment et qu’elles l’adorent et qu’elles l’admirent.
Que Tan et Tao adorent et même admirent leur mère peut du reste aisément se comprendre, car quelle femme que cette Van ! Grands dieux, elle est née on ne sait plus où ni quand. Elle est abandonnée par ses parents avec, comme seul souvenir d’eux, une bourse en soie de Ha Dông remplie de quelques pièces d’argent. Confiée à des gens bien trop pauvres pour pouvoir l’envoyer à l’école, elle ne connait de celle-ci que les grilles et les portes d’entrée, en l’occurrence celles de l’Ecole Française de Cholon, devant lesquelles elle vend, dès l’âge de six ans, à des élèves richement costumés, ses premiers beignets de bananes et ses premières patates bouillies, assise et cachant, sous la couverture d’un sourire toujours avenant, presque commercial, une rage qui, à moins relever de la jalousie que de la partie noble de l’orgueil, va l’aider à tenir. Cela dit, si Cholon, par sa richesse et son luxe enviés, a fait de Van une battante, « une fille de dragon selon la tradition », sa faible position sociale et son modeste train de vie l’obligent, lorsque pour elle vient le temps de se marier, à n’épouser qu’un homme de sa condition. Restée, à cause de ce mariage, ce qu’elle a toujours été, soit une simple vendeuse — le marché flottant de Cai Be, où l’entraine son mari, n’ayant fait que remplacer les grilles de l’Ecole Française de Cholon — Van a bien sûr l’impression que la vie, à lui susurrer toujours la même chanson, est comme un train qui tourne en rond et qu’on ne peut hélas quitter, et cela, quand bien même on aurait, comme elle, largement les moyens de le faire. Et cette impression aurait pu durer toujours, devenir une réalité de tous les jours et jusqu'au dernier jour, si son mari n’avait pas péri noyé dans le Mékong.
Ah ! avec, d’une part, cette Van qui va profiter du temps libre imposé par ses deux grossesses pour s’intéresser au mac nua, et de l’autre, son époux qui semble avoir été poussé dans l’eau par la main même du destin puisque que rien, absolument rien, n’explique sa chute fatale — ce qui, soit dit en passant, me plait plutôt, car, comme d’autres fous, je crois au mystère dans la vie — on pourrait presque croire qu’il était écrit là-haut que tout ce que Van avait emmagasiné comme volonté et comme courage durant son enfance et son adolescence allait lui servir un jour, puisque, lorsqu’elle se retrouve complètement seule pour élever Tan et Tao, elle connait alors si bien ce mac nua, cet arbre originaire du sud-ouest vietnamien dont les fruits, une fois réduits en bouillie, produisent une laque d'un noir presque parfait, qu’on peut affirmer qu’elle n’en aurait sûrement pas réinventé le métier si elle avait été totalement dépourvue de cette force d’âme acquise, assise et toujours souriante devant les grilles de l’Ecole Française de Cholon, son talent et son ingéniosité faisant, bien entendu, le reste. Certes, à travailler tous les jours cette laque, les mains de Van en garderont, pour la vie, la couleur, mais qu’importeront pour cette femme combative ces mains noires, puisque ces mains noires, ses mains définitivement noires, à produire des rouleaux de soie laquée sans équivalents dans tout le Vietnam, la propulseront hors du train qui tourne en rond, autrement dit, feront sa réussite, une réussite qui lui permettra, entre autres, de marcher dans les rues de Cholon enfin d'égale à égale avec ses habitantes, de franchir pour la première fois les grilles de son Ecole Française revêtue d’un luxueux ao-zaï, de voir Tan et Tao porter l'uniforme de cette dernière, de pester, à bon droit, contre les dogmes de Confucius, de professer, avec raison, à ses deux filles son féminisme agissant, et enfin, de devenir à Saigon, rue Nguyen Trai, propriétaire d’un vrai chez soi … « Vous voyez, les filles, il faut toujours aller chercher la différence. Soyez différentes, ne vous conformez pas, méprisez Confucius, le philosophe pour qui l’absence de talent chez une femme est synonyme de vertu, allez le plus loin possible … »Van.

Saigon, fête du Têt — Année du Singe.

L'année du Singe est, d'après le zodiaque chinois, imprévisible. A lancer ses troupes à l'assaut des 105 villes les plus importantes du Sud-Vietnam, dont Saigon, le jour même de la fête du Têt, Van Tiên Dung, le chef d’état-major de l’Armée Populaire Vietnamienne, le sera aussi, et pour cause, dans tout le Vietnam, comme un peu partout dans le monde asiatique, le Têt, le nouvel an chinois, est supposé arrêter le temps et les choses. De ces attaques surprises, qui, finalement, feront plus de dégâts dans l’opinion et dans la classe politique américaines que dans les rangs des GI’s et des Marines, leur ampleur ayant été mieux gérée par les seconds que par les premières, Tan et Tao, cloîtrées chez leur mère par leur mère, ne verront rien, pas même une image, puisque, pour ne pas affoler la population, les chaines de télévision locales joueront à fond la carte de la censure … « Les images sont loin d’être macabres […] Un paysage de forêt remplace le spectacle des champs de bataille. Cela dure plus ou moins longtemps, et c’est baigné d’une musique incroyablement belle. Elle se distille dans tous mes veines, indélébile, plus indélébile que toutes les berceuses. La phrase musicale monte, paisible, par vagues, en tonalités successives, sans lien avec la mort et le crime. » Tan.

Enfermée, captive « d’un espace délimité par le toucher et l’ouïe », Tan se souvient que pour avoir vécue ce début d’année 1968 ainsi, elle avait mené, au sein de la guerre, sa propre guerre. Une guerre dont l’ennemi était certes ses quinze ans, ces quinze ans l’ayant en effet rendue impatiente de vivre quelque chose qui, à relever à la fois du sens de la vie et des sens, de la raison d’être et de « la branche de pêcher en fleur » ne pouvait certainement pas être contenté par une mère aussi aimante soit elle ou par les jolis murs d’une maison-cocon, mais une guerre aussi dont le plus sûr allié, pour la gagner, du moins temporairement, était encore ses quinze ans, car c’est bel et bien cette impatience que lui imposait ses quinze ans à vivre quelque chose tenant à la fois du sens de la vie et des sens, de la raison d’être et de « la branche de pêcher en fleur » qui allait la pousser à se jeter dans les bras de Minh, de ce médecin trentenaire, de ce militant anti-Viêt-Cong — que Van avait décidé d’héberger chez elle mi-intéressée par son métier, mi-désireuse de le soustraire à la justice expéditive des tribunaux populaires du FNL — et cela afin d’y trouver l'amour, cet amour qui — et l'adolescente le sait déjà — seul, peut donner du sens et du sel à la vie … « Je ne me sens pas tourmentée. Je veux seulement que pour une fois tout prenne un sens : les secousses de la terre, la musique de Sibelius, le rayon de lune, l’homme en fuite et moi, adolescente de quinze ans. »Tan.

My Lai - 16 mars 1968

Enfermées dans leur appartement et presqu’entièrement coupées du monde depuis le début de l’offensive du Têt, Tan et Tao n’auraient pas non plus pu voir les morts de My Lai si Trung, l’un de leurs oncles, n’avait pas fait le voyage entre ce petit hameau, qu’on nomme, là-bas, le village aux hirondelles et Saigon en ayant emporté avec lui une photo de ce massacre perpétré par l’armée US sur laquelle on voit un bébé nu qui, à se trouver au tout premier plan du cliché, semble « prendre toute la place », et, non loin de lui, « des enfants et des femmes allongés, certains en chien de fusil, dans une position de repos, comme surpris dans leur sommeil. » Cette photo, que l’on a bien fait de légender par « Question : les bébés aussi ? Réponse : les bébés aussi. », Trung ne va pas la montrer aux deux jeunes filles pour qu’avec lui elles se mettent à pleurer sur elle, mais afin qu’elles la transmettent à un contact qu’il a en ville, lui-même ne pouvant se déplacer, car « témoin, il est déjà coupable. »
Cette mission, dangereuse au point que Trung n’oubliera pas de conseiller à ses nièces de n’en parler à personne, Tan et Tao vont immédiatement l’accepter, sûrement pour se désennuyer un peu, sûrement aussi parce qu’elles sont encore à cet âge où risquer peut se confondre avec s’amuser, et plus sûrement encore, parce que, dans leurs veines, coule le sang de Van, de Van, leur adorable mère va-t’en-guerre. Seulement voilà, il devait sûrement être écrit là-haut qu’à force de jouer avec le feu — ce qu’elles feront à accepter d’autres missions toutes plus dangereuses les unes que les autres — Tan et Tao finiraient par se brûler. Repérées, puis arrêtées, elles connaîtront successivement les supplices de Mai-Phuong, les interrogatoires de jour comme de nuit de la prison pour femmes de Bien Hôa et enfin le bagne — les rives du Styx — de Poulo Condor, dont je dirais bien des cages à tigres qu'elles sont, à elles seules, une  torture suffisante, étant donné qu’on y entassait quatre personnes sur moins de quatre mètres carrés, qu’on y dormait à même le sol ou sur une dalle en béton, qu’elles étaient infectées de punaises, qu’on y mangeait que du riz recouvert de mouches et que chaque mot qu’on y prononçait un peu trop haut ou légèrement de travers était puni par des coups de piques quand ce n’était pas par de la chaux ... « Regarde ma peau de serpent ! Je pèle [...] La chaux présente un avantages sur les piques : elle tue les punaises » Tan.

Quelque part, en un temps dont on peut juste dire qu’il se situe bien après la fin de la guerre du Vietnam.

Les cages à tigres de Poulo Condor sont aujourd'hui vides de tout prisonnier et de toute prisonnière, mais, pour Tan, la transformation du bagne en musée ou en lieu de pèlerinage n’aura servi de rien. Et pour cause, si son corps presque guéri est ici, prisonnier d’un quelque part et d’un temps dont on peut juste dire qu’il se situe bien après la fin de la guerre du Vietnam, son âme meurtrie, son âme « écartelée comme des ailes d’oiseau blanc », elle, est restée collée aux barreaux des cages à tigre de Poulo Condor. Par nostalgie pour « cet endroit de sable blanc et de murs noirs », elle s’y est même collée de sa propre volonté et sa volonté d’y rester collée toujours est si forte qu’on en viendrait presque à penser que seule la main de l’Amour pourrait l’arracher de là.
Pourquoi ?
Eh bien, si on a pas en tête toute la mémoire de Tan et mis à plat ce qu’a été sa vie depuis son enfance jusqu’à sa libération, on pourrait croire qu’il y a dans l’âme de cette fille un truc qui fait masse ou bien encore qu’il existerait un mal du Mal comme il existe un mal du pays. Mais quand on fait le travail de petites cellules grises qu’exige tout bon livre, et ce Riz Noir, même s’il n’est pas de Dostoïevski, de Proust ou de Faulkner — au passage, mon cher William, apprend qu’à défaut d'avoir pu embrasser ta divine Charlotte Rittenmeyer, j'ai baisé tes Palmiers Sauvages — en est un assurément, on se rend compte alors que pour Tan, ne pas quitter Poulo Condor, c’est d’abord vouloir se rappeler toujours qu’elle a vaincu cet enfer comme l’aurait fait sa mère à être, oui, comme elle, « une fille de dragon selon la tradition » ; puis, c’est désirer, ardemment désirer, ne jamais oublier Nu et Phuong, et, avec elles, toutes ses compagnes de cellules, pour ce qu’elles furent dans ce monde de ténèbres malgré le monde de ténèbres ; comme c’est encore souhaiter sans cesse revivre des émotions comme seul un environnement délétère, tels la guerre ou le bagne, peuvent le permettre, soit de manière intense et pure, et c’est enfin ne pas vouloir abandonner Minh — le seul homme, dans ce livre, digne de l’esto vir du prophète Samuel — à la nuit de sa mort affreuse, et cela, pour l’amour qui lui a offert, un amour du reste si fort et si inoubliable que Tan sera, à un moment, incitée à occulter l’horrible mort qui fut la sienne pour pouvoir lui dire encore : « Ô mon amour, allonge-toi auprès de moi. »

Les Vestiges du Jour (James Ivory)

« On ne peut pas lui acheter un toaster automatique ? »

Jack Lewis, l’ex-élu de Pennsylvanie, reconverti, après la guerre et ses 65 millions de victimes, en homme d’affaires à Londres et devenu, grâce à son immense fortune, le nouveau propriétaire de Darlington Hall, de cette immense demeure qu’il connait bien pour y avoir tenté, lors d'une conférence, de convaincre le Comte Darlington et ses invités de ne pas accepter un rapprochement avec l’Allemagne d’Hitler pour un prix qui « pourrait rapidement devenir exorbitant », et qui, à l’habiter désormais, sauvait du même coup de la destruction le bel édifice, ses héritiers, après le bannissement du Comte pour accointances avec la politique dominatrice et raciste du régime nazi et sa mort survenue dans la solitude la plus extrême, ayant émis le désir de retrancher la noblesse de leur nom de ce lieu qui n’était plus, pour tout le pays, que « le repaire du traitre » - désir que tous ces gens de sang bleu, du reste, étaient prêts à satisfaire pour la modique somme de 5000 £ - n’a pas tort du tout, lorsqu’ à Mr Stevens, le majordome de Darlington Hall qu’il a conservé à son service, il propose de fournir à l’aide de la cuisinière un ustensile qui permettrait à l’avenir à ce garçon de lui servir, à l’heure du petit-déjeuner, des toasts qui ne seraient enfin plus brûlés, brûlés, non du fait de son incompétence, mais par la seule faute du temps qu’il peut leur consacrer à devoir sans cesse courir, pour être resté, avec la cuisinière, le seul vrai dernier domestique de l’immense maison, entre le four et le moulin.
Jack Lewis n’a pas tort du tout, disais-je, et nul doute que Mr Stevens sait, lui aussi, que l’achat d’un toaster automatique réglerait, à lui seul, le récurent problème des toasts brûlés. Ce que cet homme sait également, et cela depuis fort longtemps, est qu’un maître qui propose, qui émet un avis, qui suggère est un maître qui ordonne encore et que son rôle, à lui, est de l’obliger séance tenante. Du reste, au temps où il officiait pour le Comte Darlington, et si, bien sûr, sa « seigneurie », comme il l’appelait, avait suggéré, dans un moment d’égarement, dans un moment d’égarement, en effet, puisque le Lord était si démodé et le grille-pain capable d’éjecter les toasts à temps si moderne, l’achat d’un toaster automatique, Mr Stevens aurait de suite obtempéré. Mais là, face à Jack Lewis, profitant peut-être de sa récente installation à Darlington Hall et de sa méconnaissance des usages légèrement surannés qu’on y pratiquait du temps de son lustre, du temps où « il était inutile de courir le monde, puisque le monde, et le meilleur, y venait », Mr Stevens semble oublier le b.a.-ba de son métier de majordome, ne plus savoir qu’un ordre, qu’il soit suivi d’un point d’interrogation ou d’un point exclamation, reste un ordre, car bien loin de l’exécuter, comme il le devrait, non seulement du fait de son statut de domestique mais aussi parce que l’achat d’un toaster automatique est d’une logique implacable, il avance, pour expliquer les toasts brûlés, un manque cruel de personnel, se sert d’un prétexte qui, certes, tiendrait la route, serait recevable si seulement, oui, si seulement, il n’avait pas, à la fin de son plaidoyer, fait l’erreur de citer si vite Mrs Benn, autrefois Miss Kenton et intendante de Darlington Hall.
Car, oui, citer le nom de cette femme, dont il vient de recevoir une lettre, laquelle, pour lui qui l’a aimée à peine avait-elle fait ses trois premiers pas dans les couloirs de Darlington Hall sans jamais oser le lui dire, a plus d’importance encore que la Une d’un journal local annonçant sérieusement la fin du monde, puis vanter, avec ferveur, ses capacités d’intendante et dire sa très forte envie « de reprendre du service » dans une réponse qui ne contient même pas trois lignes est une fichue erreur, attendu que la surveillance de la cuisson d’un toast ne relève pas vraiment de la charge d’une intendante et que la situation actuelle de Jack Lewis à Darlington Hall ne justifie pas qu’il emploie et paye si vite ce genre d’employée puisqu’il voyage beaucoup et que sa famille est encore pour longtemps installée de l’autre côté de l’Atlantique. Du reste, de cette erreur, commise par amour, de relier, en moins de temps qu’il m’en faut pour l’écrire, Mrs Benn à une sombre affaire de toasts brûlés qu’un simple toaster automatique pourrait régler, Jack Lewis en rira beaucoup. Et quand il apprendra que pour résoudre ce problème de toasts trop cuits il faut aller en plus quérir une intendante qui se trouve à plus d’un jour de voiture de Darlington Hall, l’homme d’affaires américain, installé depuis peu en Angleterre, soupçonnant alors entre cette femme et son majordome l’une de ces vieilles histoires de cœur qui, pour n’avoir jamais vraiment commencée, ne finit jamais, n’hésitera pas à moquer un peu ce dernier. Après l’avoir gentiment piqué d’un « Est-ce votre bonne amie ou l'une de vos ex-conquêtes ? », Jack Lewis, certes pas Lord pour un penny mais bon prince quand même, confiera les clés de la vieille Daimler à Mr Stevens pour qu’il puisse s’en aller rejoindre Mrs Benn, logée, là-bas, sur les lointaines côtes de l’ouest. Il photographiera même son départ depuis l’allée de graviers de Darlington Hall. Damned !, voir, pour la première fois et la seule fois de sa vie, Mr Stevens plus homme que majordome, plus amoureux qu’obéissant, plus subordonné à l’amour qu’à son maître, valait bien, oui, un cliché.
Et voilà Mr Stevens parti ! Sur la route qui le mène vers l’ouest. Habillé d’un costume civil. Vêtu de pied en cap des mots de la lettre de Mrs Benn, des mots de cette femme qui, s’ils ne parlent pas d’amour, disent quand même l’amour : « Ah ! Mr Stevens, je repense si souvent au bon vieux temps où j'étais l'intendante de Darlington Hall. Je me rappelle ces années passées parmi vous comme étant les plus belles de ma vie. » ; des mots qui, s’ils ne lui disent qu’aidez-moi, voudraient murmurer aimez-moi : « J’ai de nouveau quitté mon mari et depuis que ma fille Catherine s'est mariée l'an dernier ma vie est vide, les années s'étirent devant moi et je ne sais comment les remplir. » ; des mots d’amour ; des mots d’amour, certes, une fois encore non clairement exprimés, mais si lisibles et si touchants pour Mr Stevens qu’au volant de sa vieille Daimler, où il réentend leur délicate musique, il en oublie la beauté de la campagne anglaise qu’il est en train de traverser. Des mots d’amour enfin qui, là, durant ce voyage, à lui ressusciter le temps où Mrs Benn s’appelait encore Miss Kenton, ce temps où, célibataire et intendante de Darlington Hall, tout était possible entre eux, l’incitent à tenter de savoir ce qu’il faudrait qu’il soit, ou ne soit plus, pour que, lorsque de nouveau devant elle, il puisse ne plus répéter cette somme d’erreurs qui avaient fait que leurs sentiments si longtemps et toujours partagés ne s’étaient jamais converti en un beau mariage d’amour.
Sur cette route de l’ouest, le ronron des souvenirs de Mr Stevens se mêle donc au ronronnement du moteur de la vieille Daimler qu’il conduit. « Di quell'amor ch'e palpito dell'universo interro » chante l’Alfredo de la Traviata de Verdi. L’air est magnifique, mais ses paroles ne font que reprendre une vérité que l’on clame depuis la nuit des temps. La seule dont on soit sûr. Et puisqu’elle est la seule dont on soit sûr et que tout le reste n’est que mensonges, vent ou passe-temps qui passent sans laisser de grandes traces, on peut peut-être y voir la raison pour laquelle nos mémoires n’ont jamais de mal à faire ressortir, de leurs immenses tiroirs, nos histoires d’amour, qu’elles soient du reste courtes ou longues, mortes ou encore vivantes. Quoi qu’il en soit, celle de Mr Stevens fonctionnera très bien. La faute qu’il a commise envers l’amour la rendant peut-être encore plus opérationnelle.
L’arrivée, à Darlington Hall, de Miss Kenton a l’âge d’un bon whisky écossais, mais Mr Stevens, au volant de la vieille Daimler, la revit comme si elle ne datait que d’hier. Du reste, guidé par sa mémoire, qu’un Eros autrefois malmené semble vouloir, en cet instant, aiguillonner avec un malin plaisir, il revoit et réentend tout. La fougue et la jeunesse de cette femme tout d’abord, et lors de son entretien d’embauche, lui, oublier cette fougue et cette jeunesse, qui l’avaient tant gêné, pour ne plus retenir de cette femme, et cela afin de lui octroyer le poste d’intendante de Darlington Hall, car déjà follement épris d’elle, que ses excellentes lettres de références.
Entiché, amoureux de cette femme aussi moderne que lui était d’un autre temps, ah oui, Mr Stevens avait su qu’il l’avait été de suite ! Pour la première fois de son existence de majordome, il avait débité à une postulante des consignes de chasteté amoureuse, non au nom du règlement de l’illustre et noble maison de son maître, mais pour son propre compte et plus tard, il la regardait depuis des endroits qui empêchaient d’être aperçu d’elle avec des yeux d’où semblaient sortir deux longs bras invisibles qui voulaient l’enlacer. Et, quand, en même temps qu’elle, il avait fait embaucher son père pour que l’âge vénérable et le conservatisme sans failles du vieil homme puissent amoindrir, voire dissimuler la fougue et la jeunesse de Miss Kenton aux yeux du Comte Darlington qui, tout comme lui, aurait pu en être gêné, car cet homme aurait été capable de donner toute sa fortune en échange d’une seule garantie, celle de voir les rigides us et coutumes de sa vieille Angleterre durer mille ans encore, et qu’un peu après sa prise de fonctions, il avait entendu la silhouette chérie appeler son vieux père par son prénom William, il l’avait durement sermonnée en sachant déjà, à l’époque, que le véritable motif de son attitude envers elle n’avait pas eu comme source le respect des règles et le code des bons usages mais la folle jalousie de l’amour. Et les fleurs. Coupées chaque jour dans le jardin par sa main, elle lui en avait offertes tant et tant qu’il avait fini par deviner que, pour elle, ces fleurs n’avaient jamais été seulement que des fleurs, mais des bouquets de je vous aime déguisés, des sentiments qui partaient d’elle vers lui avec la même discrétion que les siens s’en allaient vers elle. Elle l’aimait et lui l’aimait. Mais, à chaque fois que Miss Kenton quittait le bureau de Mr Stevens, elle avait l’impression qu’il n’avait vu dans ses fleurs que des fleurs.
Sur cette route qui le mène vers l’ouest, Mr Stevens, finalement moins occupé à conduire qu’à faire toute la lumière sur sa vie, comprend maintenant pourquoi il avait toujours laissé Miss Kenton quitter son bureau avec l’impression qu’il n’avait vu dans ses fleurs que des fleurs. Aimer en secret lui était certes pénible, mais, pour lui, aimer une femme, une subalterne qui plus est, au su de tout le monde était, oui, complétement inconcevable. C’était à cause d’une affaire de murs. De quatre murs qui l’avaient aussi sûrement emprisonné que ceux de son bureau lui avaient toujours permis, à le soustraire du regard et du jugement des autres, d’être libre, d’être enfin lui-même. Sur cette route de l’ouest, il sait maintenant que les deux premiers pans de cette geôle avaient été élevés par son père. La notion de dignité du vieil homme, qu’il avait exposée lors d’un repas entre domestiques et ridiculement réduite, par le biais d’une anecdote mettant en scène un majordome flegmatique, au paraître, à garder pour soi toute émotion, à ne jamais quitter le rôle social pour lequel on est payé, avait, pour avoir été maintes et maintes fois rabâchée durant ses jeunes années, entièrement conditionné l’ensemble de ses gestes, y compris sa froide attitude lorsqu’il avait accueilli la nouvelle de son décès, survenu après plus de cinquante ans de loyaux et dignes services. Quant au second mur, qui tout comme le premier, l’avait contraint à continuellement repousser les timides avances de Miss Kenton, Mr Stevens, toujours assis au volant de sa voiture, n’ignore plus que son père l’avait bâti à partir des briques de son mariage raté. En effet, pour avoir entendu son père dire de sa mère qu’elle n’était qu’une épouse volage alors que toute évidence il l’avait fait fuir à s’être comporté, avec elle, plus en majordome qu’en mari, à ne lui avoir jamais dit un seul mot tendre bloqué qu’il avait toujours été par sa fausse notion de la dignité, Mr Stevens ne pouvait avoir des femmes qu’une image négative, penser d’elles ce que le Figaro de Mozart et de da Ponte en pense, lorsqu’au quatrième acte des Noces, croyant alors que sa Susanne le trompe avec le Comte Almaviva, il dit des femmes qu’elles ne sont que « des sorcières qui envoûtent pour nous faire souffrir ; des sirènes qui chantent pour nous faire noyer ; des coquettes qui s'amusent à nous arracher les plumes ; des comètes qui brillent pour nous plonger dans l'ombre ; des roses épineuses, des renardes flatteuses, des ourses bonasses, de malignes colombes, des maîtresses rouées qui aiment faire mal, qui trompent, qui mentent et qui ne ressentent ni amour, ni pitié. » Ah ! prisonnier qu’il était d’une fausse notion de la dignité et d’une terrible méfiance envers les femmes, gageons que si Mr Stevens avait vu Miss Kenton entrer dans son bureau le corsage ouvert, de sa bouche ne seraient sorties que des affaires d’étagères mal époussetées ou de boutons de portes insuffisamment lustrés !
Mais, comme murs, il y avait pire encore que ceux qu’avait bâtis son père.
Sur cette route qui le mène toujours vers l’ouest, Mr Stevens se souvient du Comte Darlington et ses invités. Certes, il avait fini par admettre, par l’entremise de Reginald Cardinal, de ce jeune homme qui fut tout d’abord le secrétaire du Compte, puis qui avait, avant de mourir au front, viré journaliste afin de mieux combattre les idées de plus en plus pro-hitlériennes de son employeur, que les personnes qu’on invitait et réinvitait à Darlington Hall n’étaient guère des personnes recommandables, à prôner pour les uns la paix avec l’Allemagne nazie dans le seul but de préserver leur confort – « la Tchécoslovaquie toute entière ne vaut pas une goutte de sang d'un seul de nos fils » avait du reste osé dire l’un d’entre eux sans se rendre compte, hélas, aveuglé qu’il était alors par l’habilité des pontes de Berlin à cacher leurs ambitions hégémoniques, que son confort, qu’il avait odieusement défendu là, il le vivrait bientôt dans l’humidité d’une cave londonienne censée le protéger des V1 et des V2 envoyés par ses amis du moment –, et pour les autres, à inciter la foule à chasser « le juif, le tzigane et le nègre » à l’aide de textes si bien écrits et qui paraissaient si intelligents que leur philosophie abjecte en ressortait presque comme des lois de la Nature ; Elsa et Irma, les deux petites juives que le Comte avait accueillies chez lui pour « parfaire son allemand » allaient du reste faire les frais ces fausses lois. Mais, Mr Stevens avait beau eu admettre que tout ce qu’il s’était dit, à l’époque, dans les salons de la grande maison n’avait jamais été convenable, il n’avait jamais admis toutes ces choses que parce que celui qui les lui avait dites – Reginald Cardinal – était, tout comme le Comte, d’un rang, d’une fortune et d’une intelligence qui, à être tous supérieurs à tout ce qu’il pouvait revendiquer en tant que simple majordome, l'avaient obligé à poliment se soumettre.
Aux ordres pour n’importe quelle personne issue de la gentry, Mr Stevens l’avait été bien plus encore pour son maître. Du reste, pour le savoir, il n’avait pas dû attendre ce voyage qui, tout doucement, au rythme de la vieille Daimler, l’amène à Mrs Benn. Car durant ses longues années passées au service du Comte, il avait remarqué que cela n’avait pas été seulement son statut d’homme supérieur qui l’avait constamment obligé à lui docilement obéir, mais aussi ses valeurs morales qui cadraient plutôt bien avec la fausse notion de dignité que lui avait inculquée son père, un goût partagé pour la défense des vielles traditions anglaises, une certaine forme de sensiblerie commune, le Comte, tout aussi rebuté que lui l’était par le sang et la sauvagerie des parties de chasses qu’on organisait pour les habitués de la maison n’ayant jamais émis le désir d’y participer, et enfin une bonne part de fierté, celle-là même que son maître lui conférait à ne recevoir, en sa riche demeure, que des gens qui ne s’occupaient que « de très grandes affaires. »
Au fond, le Comte n’avait pas colonisé Mr Stevens, car celui-ci le vénérait, et comme il le vénérait comme on vénère une idole, en adorateur capable de tout pour satisfaire le faux dieu, y compris commettre le pire, comme envoyer Irma et Elsa vivre le cauchemar d’Auschwitz, que pouvait-il bien donner à Miss Kenton ? Donner, à cette femme, ne serait-ce qu’une parcelle de ce qu’il éprouvait pour son maître, c’était pour lui, oui, comme commettre un adultère. Et sans le savoir, le Comte Darlington avait bâti autour de Mr Stevens le troisième mur de sa geôle. Ah ! prisonnier qu’il était d’une fausse notion de la dignité, d’une terrible méfiance envers les femmes et d’un serment d’allégeance envers son maître qu’il aurait prononcé deux fois plutôt qu’une, gageons que si Mr Stevens avait vu Miss Kenton entrer dans son bureau les seins à l’air, de sa bouche ne seraient encore sorties que des affaires d’étagères mal époussetées ou de boutons de portes insuffisamment lustrés !
Et il restait encore un mur…
Sur cette route qui le mène encore et toujours vers l’ouest, Mr Stevens repense à Miss Kenton. Il la revoit entrer son bureau. C’était au moment des fleurs. Mais, contrairement aux autres fois, il s’était senti très gêné à cause du livre qu’il lisait. Et son embarras, il s’en rappelle, là, maintenant, dans cette Daimler qui, soit dit en passant, lui ressemble de moins en moins à être, elle, toujours une vieille voiture, et lui, presqu’un nouvel homme pour avoir déjà abattu trois murs de sa prison, avait encore augmenté lorsqu’il s’était aperçu qu’elle s’était avancée vers lui non en intendante mais en femme qui tente de provoquer ce genre de minutes qui peuvent parfois permettre à deux êtres qui ne se sont toujours aimés que de loin de pouvoir enfin s’aimer de près. Certes, pour entreprendre sa démarche amoureuse, Miss Kenton n’avait pas déboutonné son corsage ni relevé sa jupe – user de ses courbes sur un homme lui était en effet aussi étranger que les affaires domestiques de Darlington Hall lui étaient connues – mais en se servant d’une faille, d’une faille qu’elle avait remarquée chez lui, lorsque, après avoir longtemps accroché son regard au bas du dos de Lizzie, une domestique que la maison avait embauchée suite au renvoi des deux petites juives, il lui avait avoué, par le truchement d’un franc sourire, ne pas être insensible aux charmes des femmes. Et cette faille, qu’elle avait perçue comme étant la seule clé capable d’ouvrir ce fichu coffre-fort qu’était Mr Stevens, avait été, pour elle, un vrai bonheur et le livre qu’il lisait une vraie chance pour l'approcher, pour réduire cette distance qui les avait toujours séparés à la bonne longueur, celle, exactement, qui peut permettre à deux êtres qui ne se sont toujours aimés que de loin de s'aimer enfin de près, car elle n’était pas sans savoir, l’homme ayant été de tout temps et avec tout le monde très discret sur ses loisirs, que pour connaître le titre de ce livre il lui faudrait le lui arracher des mains.
Hélas, ce soir-là, trop pressée qu’elle avait été d’établir le contact, Miss Kenton avait tout fait de travers. Et pour cause, à donner, d’une part, à leurs échanges une connotation fortement teintée de sensualité, en disant, entre autres, « livre leste », « je viole votre intimité », et de l’autre, à être bien trop entreprenante, voire dominante – « Montrez !, montrez-moi ce livre ! » lui avait-elle ordonné ! – elle ne pouvait qu’effrayer Mr Stevens, l’éloigner d’elle un peu plus encore, parce que, lorsqu'on est, comme ce dernier, amateur de « petits romans d’amour à l’eau rose », ce qu’il lisait, on ne peut avoir, comme conception de la femme aimante, que celle que colporte ce genre de mauvaise littérature par le biais, par exemple, de belles donzelles attendant patiemment et sagement que leur viennent des princes charmants à la fois virils et capables de réciter, dans des senteurs de fleurs d’oranger, aux élues de leur cœur, mille et un vers de clair de lune.
Ah ! On a beau, à l’extérieur, être colonisé par toutes sortes de choses, il existe, néanmoins, en chacun de nous, un endroit où toutes ces choses n’ont pas la moindre prise. Cet endroit, c’est le jardin secret. Et celui de Mr Stevens est tout empli d’un romantisme de midinette, d’un romantisme de mauvais romans. C’était, là, le quatrième et dernier mur de sa prison.
On dit souvent que lorsqu’une femme ne reçoit pas d’un homme l’amour qu’elle attend de lui, elle devient sa pire ennemie. C’est, ma foi, fort possible. Mais, n’étant pas misogyne pour un sou, je pense que la cause de ce fait presque établi n’est pas à rechercher dans la nature des femmes, mais dans celle de l’amour, car l’amour, lorsqu’il se voit renié, devient alors inexorablement le négatif de lui-même.
Certes, à un moment du film, de ce film vraiment magnifique que James Ivory commettait en 1993, Miss Kenton  avoue s’être servie de Thomas Benn, un majordome lui aussi, et de ses avances pressantes pour se venger de Mr Stevens, et pour peut-être aussi, à exciter sa jalousie, le forcer à lui avouer enfin son amour, mais, à cet instant-là, elle se trompe, car c’est bel et bien l’amour, l’amour dont, comme tout le monde, elle a besoin, cet amour qu’elle ne peut pas trouver auprès de Mr Stevens qui la pousse dans les bras de Thomas Benn, puis à lui donner des baisers furieux qui, à mon sens et, peut-être, du point de vue de l’amour, sont de véritables hérésies puisque c’est Mr Stevens qu’elle aime et enfin à se marier avec lui.
Et pour ce Thomas Benn, comme tout avait été facile ! En effet, à savoir, d’une part, cette femme rejetée par le majordome de Darlington Hall, et de l’autre, à ne pas l’ignorer sempiternelle victime de son besoin d’amour, il lui avait suffi, pour l’obtenir, de lui dire, au creux de l’oreille, quelques douceurs et de jeter, à sa jolie face, un rêve de vie meilleure que, bien sûr, médiocre en tout sauf en opportunisme, il ne réaliserait pas.
Et voilà notre bon Mr Stevens arrivé au bout de sa route. Tout habillé encore des mots de la lettre de Mrs Benn. Du reste, à reproduire sur son cœur l’effet du miel sur la langue, il la relit encore et cela même s’il en connait toutes les phrases.
Tout habillé encore des mots de la lettre de Mrs Benn, il l’est aussi d’espoir. Fichtre, à découvrir les quatre murs de sa prison, il les avait abattus, et Mrs Benn, sa chère Mrs Benn l’attend, l’attend là-bas, à trois pas de lui, à la fois libérée de son mari, affranchie de ses devoirs de mère et désireuse que quelque chose ou que quelqu’un vienne l’aider à remplir le vide de sa vie !
Mais, hélas, il arriverait trop tard, car la vie, opiniâtre dans sa volonté de se perpétuer, avait fait de Mrs Benn une grand’mère, une grand’mère qui, comme toutes les grand’mères, voulait voir grandir la progéniture de sa progéniture. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, celle-ci allait encore lui apprendre, non seulement que l’opportuniste Thomas Benn l’avait convaincue, à grands renfort de regards, dont, personnellement, je ne saurais dire s’ils avaient tenu du basset anglais ou du merlan frit, à reprendre sa vie de couple, mais aussi qu’elle « s’était rendue compte, après la naissance de sa fille, qu’elle aimait son mari » By Jove ! cette femme, à confondre le verbe aimer avec « finir par s’y faire », avait-elle tout oublié de l’amour ?
Lors de leurs adieux, Mr Stevens aurait pu jurer que non. Car, dans ce tramway qui la ramenait tranquillement chez elle, comme elle pleurait ! La pauvre...

L'Arbre de Vie (Terrence Malick)

Misère, cette mère, ce n’est pas une mère, ni même un modèle de mère, c’est carrément LE chemin à suivre !
Voici, à peu de choses près, ce que je me suis dit de Mrs O’Brien, l’un des quatre personnages principaux de l'excellent, du miraculeux Arbre de Vie de Terrence Malick. Et ce constat que je faisais d’elle lors de mon tout premier visionnage de ce film, que j’ai finalement vu trois fois, m’incitait à ne pas beaucoup l’aimer. C’est que je pense, moi, que les gens ordinaires, engeance dont cette dame fait sûrement partie à n’être, somme toute, qu’une mère et une épouse, ne sont jamais ou tout Bien ou tout Mal, mais relèvent plutôt, enfants de Nature que nous sommes tous, d’un savant mélange des deux, et cela, quand bien même ils seraient, comme notre héroïne, hautement imprégnés de culture religieuse, de cette culture religieuse qui lui fait dire d’ailleurs à un moment : « A la Grâce, je resterai fidèle quoi qu’il advienne. »
De même, je crois que du verbe aimer, que cette femme place au centre de sa vie, conjugue en paroles et en actes sans que l’on puisse jamais la prendre en défaut et défend à la manière d’une députée en campagne – « Aimez chacun. Aimez chaque feuille, chaque rayon de lumière. Pardonnez. C’est la seule façon d’agir pour être heureux » dit-elle en effet sans relâche, comme on le ferait d’un slogan politique pour que ça rentre – les gens ordinaires en font, malheureusement, que ce qu’ils peuvent en faire. Et pour cause, peut-on aimer ce qui nous est psychologiquement impossible d’aimer ? De plus, « aimer chacun » est-il seulement compatible avec se réaliser, ce que, ma foi, la Vie impose à tout être qu’elle anime ?
Quand on sait que se réaliser se fait bien souvent aux dépens des autres, on jurerait que non.
Enfin, je pense que vouloir ne se contenter que de petits bonheurs par-ci par-là, comme semble pouvoir le faire Mrs O’Brien à n’avoir comme envies de plaisirs, hors famille, celles de voir, depuis son jardin, le vol gracieux d’un papillon ou de sentir l’eau fraîche ruisseler sur ses pieds échauffés par le soleil d’été de son Texas natal, relève plus du concept philosophique que de la réalité d’un homme ou d’une femme ordinaires, réalité qui reste quand même, du moins me semble-t-il, celle de la recherche de la satisfaction d’un bonheur maximal, bonheur maximal qu’hélas ni le vol du papillon ni l’eau fraîche seuls ne peuvent offrir. Certes, par désœuvrement, certaines personnes ordinaires parviennent à nourrir tout leur temps de petits riens, mais combien d’entre elles ont dû d’abord résoudre la difficile question du renoncement, difficile question en effet, car le renoncement est un principe qui va à l’encontre même de la Vie, qui veut elle, oui, qu’on avance, qu’on la prenne, qu’on en veuille toujours un peu plus. Quant à la charité que Mrs O’Brien dispense autour d’elle telle une petite sœur des pauvres à rafraîchir toute une bande d’individus dont on ne saurait dire s’il s’agit là de malfaisants ou de travailleurs clandestins, j’en pense ce que je pense de toute charité ordinaire, de toute charité exercée à l’occasion, soit que le merci reçu fait autant de bien à la personne qui donne que l’acte secourable en fait à celui qui le reçoit.
Bon, à m’en prendre ainsi à Mrs O’Brien, à cette mère aussi forte que Job à seulement courber le dos de douleur devant le décès de son second fils RL – RL, son fils préféré assurément et à l’être, sa seule petite faiblesse ; à ne jamais maudire, à l’instar du saint homme de la Bible, le Nom de l’Eternel malgré l’épreuve qu’IL lui a infligée afin de tester l’ardeur de sa foi ; à être finalement digne de l’animal par excellence – celui qui reste confiant même si le Jourdain vient se précipiter contre sa gueule – puisque bien loin de blâmer Dieu pour Son action ici-bas et au-delà du ciel où tout Lui appartient, l’infiniment grand comme l’infiniment petit avec, forcément au milieu de cette chaine, à la fois titanesque et microscopique, les hommes et les femmes sur lesquels, forcément encore, l’Œil du Juge Suprême est fixé, sur eux comme sur le tout le reste d’ailleurs, attendu que tout Lui appartient, la plus insignifiante de nos larmes comme la petite poussière qui l’a provoquée, Mrs O’Brien se contente de ne remettre en question que sa propre conduite envers Lui – « T’ai-je trahi ? Je ne craindrais aucun mal, car Tu es avec moi » dit-elle en effet – je dois avouer que je lui fais là un bien mauvais procès, parce que, lors d’un second visionnage, je me suis rendu compte qu’il fallait absolument que Mrs O’Brien soit ainsi.
Sans LE chemin à suivre qu’elle est, sans ce Messie femme et peut-être bien faite mère pour mieux prêcher les vertus de la Grâce et de l’Amour, la mère ayant, de par sa condition de mère justement, une sorte de point commun naturel avec Dieu à, d’une part, pouvoir donner de la bonté sans calcul et de l’autre, à avoir engendré la vie, je me demande en effet comment Jack, le frère ainé de RL, dont le spectateur, plus que la spectatrice peut-être, est invité à suivre la marche, et cela afin de faire sienne sa démarche, aurait-il pu, avec ce Dieu qui, parfois, semble si loin à envoyer, comme le dit si bien l’un des personnages secondaires du film : « des mouches sur des plaies qu’Il devrait guérir », retrouver, lorsque pour lui sera venu l’âge des remises en question, le sentier de la Grâce et de l’Amour ? Pour ranimer sa propre petite flamme divine, que son parcours d’homme aura soufflée sans qu’hélas il s’en aperçoive, il fallait, oui, à Jack que sa mère, Mrs O’Brien, lui apparaisse comme posséder en son cœur toute la Grâce et l’Amour de Dieu, qu’elle soit sur terre Son relais. Eh quoi ! Sans appel, pas de vocation ; sans lumière, on ne voit rien ; sans case départ, on n’est pas près de partir.
Cela dit, il m’a fallu un troisième visionnage pour que je puisse comprendre pourquoi ce fichu Jack avait réussi à rejoindre le Grand Océan de la Grâce et de l’Amour, toute cette eau synonyme de Vie et de sa résurrection, non entrainé par la main de sa mère. « Frère, père, ce sont eux qui m'ont conduit jusqu’à Toi » dit-il en effet sur des images de synthèse qui, à symboliser la Flamme divine, font qu’on peut décemment penser que le Toi qu’il prononce alors est adressé à cette Flamme et, puisqu’il le dit lui-même, qu’il l’a atteinte uniquement grâce à son frère RL, puis son père.
Fichtre, qu’est-ce que RL pouvait-il bien avoir de plus ou de moins que Mrs O’Brien pour que ce fut lui, et non elle, le guide des tous premiers pas de Jack sur le chemin qui allait le mener à la Grâce et à l’Amour ?
Eh bien, à constater, durant ce troisième et dernier visionnage, que ce gamin était à la fois doux, aimant, artiste à ses heures, « loyal et gentil » comme le dit Jack, et était, dans le même temps, capable de disputes, de bagarres et de désobéissances mais que dans ces dernières il n’agissait que très rarement, pour ne pas dire jamais, en élément provocateur, j’ai fini par conclure, dans un premier temps, que RL était globalement un petit être de Bien, et dans un second temps, que sa légère aptitude à faire le mal, ce « moins » finalement qu’il possédait par rapport à Mrs O’Brien, faisait de lui, pour Jack, un relais de la Grâce et de l’Amour divins bien plus accessible que celui que lui proposait leur mère. A rapprocher la lumière céleste de Jack tout en la laissant hors de sa portée – hors de sa portée, en effet, car cette femme, c’est ni plus ni moins le verbe Aimer, le verbe qui rend heureux, le verbe qui permet à toutes celles et à tous ceux qui savent le conjuguer à toutes les sauces et par tous les temps de se mouvoir sur terre comme les anges se déplacent en Paradis, soit en trois dimensions – Mrs O’Brien n’a fait en définitive que mettre ce dernier sur la case départ de son parcours en lui donnant le sentiment, entre autres, que « les gens sont cupides et empirent », que l’amour n’est pas, comme son collègue divorcé semble le penser, qu’une affaire d’épouse à remplacer et que les immeubles de verre, d’acier et de béton, élevés très haut dans le ciel, de la finance et des entreprises sont les nouvelles églises de ce monde, églises dans lesquelles des fidèles idolâtrent jusqu’à ramper des dieux mercantiles tout en priant – Dieu peut-être – de devenir des dieux à leur tour. A abaisser un peu plus encore cette lumière céleste, à la rendre plus proche de Jack, RL, lui, lui a permis d’avancer sur ce parcours et d’avancer très loin sur ce parcours, car , oui, sans le secours de RL, Jack n’aurait peut-être jamais pardonné. Pardonner, pardonner à son ennemi, ce qui est plus fort encore qu’ « aimer, qu'aimer chaque feuille, chaque rayon de lumière », était l’un des grands préceptes de sa mère et c’est la condition sine qua non pour franchir la Porte de la Grâce et de l’Amour, cette Porte que l’on voit dans le film plantée en plein désert, le désert voulant probablement métaphoriser notre monde totalement déshumanisé.
Au cours de cette journée durant laquelle il entreprenait son long périple vers la Grâce et l’Amour en allant à la pêche aux souvenirs, en faisant défiler son enfance et son adolescence comme on remonterait le cours d’une rivière, Jack allait en effet se rappeler que pour se venger de l’extrême sévérité de son père, il avait ardemment souhaité sa mort, qu’incapable de la lui donner, et Dieu restant sourd à ses prières, il s’était servi contre son frère cadet d’une carabine pour enfant et que si le tir appliqué à bout portant sur l’un de ses index, à symboliquement tuer le père, avait terriblement calmé sa rancœur, ce soulagement, qui n’avait été que de courte durée, car bien vite le sentiment culpabilisant d’avoir fait mal à son frère l’avait envahi tout entier, n’avait rien été, ou alors si peu de choses, comparé à cette sorte de félicité qu’il avait éprouvée lorsque RL lui avait accordé son pardon.
Jack allait encore se souvenir que, grâce à cette expérience du pardon qu’il devait entièrement à son frère cadet, il avait désiré savoir si celui qui pardonne connait, dans le pardon, la même joie que celle que connait le pardonné et que ce n’avait été qu’après avoir constaté, par l’entremise du jeune garçon défiguré par un incendie et de sa main posée sur son épaule comme pour « pardonner » sa « différence » qui le choquait, qui lui faisait mal, que celui qui pardonne et le pardonné vivent dans le même élan d’Amour, qu’il s’était dirigé vers son père.
Et comme Jack, en cette journée de réminiscences, revivait la grande scène de réconciliation avec son père, laquelle, soit dit en passant, provoquée et soutenue par l’Amour, allait les inciter tous deux à dire ce qu’ils pensaient réellement l’un de l’autre – « J’ai été dur avec toi, ça ne me rend pas fier » disait le père, « Je suis plus comme toi que comme elle » lui répondait le fils – dans le même état d’intense félicité au moment où il se la remémorait qu’au moment où il l’avait vécue, tel le narrateur de la Recherche de Marcel Proust avec sa petite madeleine trempée dans le thé, il franchissait dans le même temps, persuadé qu’il était alors que sa mère avait eu bien raison de dire qu’« aimer chacun, chaque feuille, chaque rayon de lumière et pardonner : c’est la seule façon d’agir pour être heureux », la Porte de la Grâce et de l’Amour.
Que le père figure dans le carnet de route vers la Grâce et l’Amour de Jack s’expliquait donc, car pour mener son parcours à son terme, il fallait qu’il ait, au moins une fois dans sa vie, pardonné et ressenti, comme sa mère avant lui, que l’absolution, l’amour compassionnel et la Grâce sont les seules voies qui mènent à l’allégresse.
Lors de ce troisième visionnage, j’ai également essayé de comprendre pourquoi la petite flamme divine de Jack reçue à sa naissance, comme nous la recevons toutes et tous d’ailleurs, avait fini par s’éteindre au fil du temps et cela, sans qu’il s’en rende compte : « Comment t'ai-je perdu ? Je me suis égaré. Je t'ai oublié » disait-il en effet de l’Amour.
En mettant d’un côté tous les éléments qui étaient contraires à cette petite flamme et sur lesquels il n’avait eu aucune prise, comme cette partie de l’amour maternel qu’il perdait du fait de la naissance de RL, comme l’éducation stricte de son père qui le sommait à ne pas être bon car « alors, les gens profitent de toi », comme la découverte d’un monde gouverné par la violence et comme ses cours à l’école qui transformaient les heureuses heures de jeux en de pénibles heures utilitaires, bref toutes ces choses qui lui feront dire : « Ce que je veux faire je ne peux pas le faire et ce que je fais, je le hais », et d’un autre côté, tous les éléments qui étaient contraires à cette petite flamme mais qui étaient en lui aussi innés que l’Amour qu’il avait reçu à sa naissance, comme l’envie gratuite de faire le mal, comme le désir de dominer les autres, notamment son frère et à sa mère, comme le gout de la possession et la sexualité, cette sexualité qui allait du reste le pousser à fourrer son nez dans les affaires intimes d’une voisine et à porter sur sa mère des regards parfois très sensuels, bref toutes ces choses qui lui feront dire qu’il ressemblait plus à son père qu’à sa mère, je me suis dit, après avoir pesé le poids des maux des deux catégories, que pour pouvoir imiter les tournesols, ces fleurs folles amoureuses de la lumière, le travail, pour un homme du moins, est plus à faire sur lui-même que sur le dehors.

Cinétrombines | Odette Joyeux

"Cache tes pieds, François, ils me rappellent trop que je ne suis qu'un être humain" -  Odette Joyeux, si triste, si triste dans Entrée des Artistes de Marc Allégret


La Marie du Port (Marcel Carné)

« Il n’y a plus de François » disait Jean Gabin dans Le Jour se Lève. Quelques scènes plus tard, l’ouvrier qu’il interprétait se tirait une balle dans le cœur. Il était 6H20 du matin. Et ce filou, que la police cernait depuis la veille pour le meurtre de Valentin, l’élégant dresseur de chiens, le dangereux manipulateur de foule, avait, pour se donner la mort, expressément attendu ce moment. Car pour lui, que le Jour avait désenchanté – Françoise, sa Françoise qui était belle comme une possibilité de vie meilleure et qu’il aimait au point d’en oublier l’usine et son sable qui se foutait « là-dedans » comme le baratin des phraseurs parvient à pénétrer dans le crâne des naïfs, l’ayant rendu aussi sombre que la nuit à avoir couché avec Valentin, certes, trompée par le tout petit coin de soleil que cet homme, « qu’on n’aimait pas mais qui plaisait », lui avait promis en échange de la jouissance de sa jeunesse, mais casse-cœur et bousilleuse de rêve, quand même, à s’être laissée stupidement corrompre – décider de mourir à l’instant même où son réveil sonnait l’heure du retour du Jour, c’était faire savoir à ce Jour qu’il n’en voulait plus, c’était l’avoir attendu exprès pour lui tourner le dos, c’était, oui, mieux lui dire non.
« Il n’y a plus de François » disait Jean Gabin dans Le Jour se Lève. Mort pour de vrai quelques instants plus tard, l’ouvrier qu’il interprétait, crédible de bout en bout, crédible jusque dans ses « je t’aime, t’sais » artificiels, désaccordés tels des couacs, qu’entre une gueulante et un regard dont on ne saurait dire s’il tenait de l’éclair ou de la chandelle morte il balançait à la belle Françoise, parce qu’à sonner faux justement ces « je t’aime, t’sais » sonnaient terriblement juste, les hommes ayant toujours un mal de chien à dire je t’aime, donne pourtant l’impression de réapparaitre une dizaine d’années plus tard dans la Marie du Port du même Marcel Carné, à être, pour son héros Henri Chatelard, une sorte de contraire parfait.

Dire qu’Henri Chatelard est à François ce qu’est le noir au blanc, le dessous au dessus, est sûrement une ânerie, mais il n’empêche que cet homme, marié à Odile mais entiché de sa sœur cadette Marie, qu’il rencontre à Port en Bessin lors d’un enterrement, celui du père des deux femmes, semble vraiment être dans la vie tout ce que n’était pas François. Ainsi, si ce dernier, ouvrier, rejetait le monde du travail, à cause du manque de solidarité, à cause de sa dureté, à cause du sable qui se foutait « là-dedans », Henri Chatelard, lui, patron d’une lucrative brasserie à Cherbourg, s’y complait, s’y sent, à vrai dire, tel un bondieusard en son église. De même, si François avait plutôt tendance à coller un grand A au mot amour, parce que celui qu’il éprouvait pour Françoise représentait pour lui ce que représente la bouée au naufragé, il ne viendrait jamais à l’idée d’Henri Chatelard de dire à la femme qui l’attire des « je t’aime, t’sais » ankylosés de timidité et déroulés à la manière de prières, un genou presque à terre, et pour cause, à se méfier de l’amour – « il faut être idiot pour y croire » en dit-il – et à posséder cette brasserie qui lui permet de ne rien attendre des autres et surtout de tout acheter, même le sentiment des femmes, c’est plutôt à cette affaire de restauration qu’il décernerait la majuscule et roucoulerait, à n’en plus finir, des mots de dévot. A l’autre, donc, la femme vénérée et déclinée en idée fixe, car, pour sa part, Henri Chatelard n’a de foi que dans le tiroir-caisse de sa brasserie. Certes, comme son illustre prédécesseur, Henri Chatelard attend de la vie de l’amour, mais tandis que François en faisait l’affaire de sa vie, voire de sa survie, notre bonhomme, lui, semble n’en faire que l’affaire d’une demi-heure par-ci par-là et avoir toujours procédé ainsi, comme aurait tendance à le prouver Odile, la pauvre Odile, délaissée, remisée à peine avait-elle perdu son mystère et ses courbes de jeune mariée. A François, également, l’exclusivité de la probité, celle-là même qui l’avait poussé à faire « taire la gueule » à Valentin pour justement ne pas la perdre, cette probité – les beaux parleurs, c’est bien connu, si on ne leur clouait pas le bec, ça ferait retourner sa veste à n’importe qui – car, en ce qui le concerne, Henri Chatelard n’a pas de mal à donner dans la malhonnêteté. Du reste, pour pénétrer dans le saint des saints de Marie, des actes malhonnêtes, notre bonhomme est prêt à en accomplir de toute sorte : des coûteux, comme ce bateau qu’il achète aux enchères à Port en Bessin dans le seul but de poursuivre Marie de ses assiduités, et des affreux, comme celui de renvoyer, sans ressentir de gêne et encore moins de honte, cette bande de marins qu’il a engagée pour la rénovation de ce bateau dès lors que Marie lui fait comprendre que pour la posséder, ne serait-ce qu’une demi-heure par-ci par-là, il lui faudra d’abord passer devant le maire, une démarche dont, bien évidemment, il ne veut pas entendre parler. Quant au rêve de vie meilleure sur lequel le bon François avait fini par se casser les dents, il suffit de s’apercevoir qu’Henri Chatelard possède à Cherbourg, en plus de sa brasserie, un cinéma pour pouvoir conclure qu’au lieu de rêver, il préfère se fait payer, par billets interposés, le besoin de rêver des autres.
Et ce qui vrai pour Henri Chatelard vaut aussi pour Marie. Car, à la voir, d’une part, si peu sensible à l’amour, même quand ce dernier se présente à elle profond et sincère, tel celui de Marcel – Marcel, le coiffeur pour dames, le fils unique d’un père alcoolique dont je dirais bien, au passage, qu’il était sûrement, pour sa belle, un peu trop tout cela pour que ses airs de violon, spontanés et convaincants, puissent, chez elle, faire vibrer autre chose que ses deux tympans –, et de l’autre, si peu corruptible, si peu corruptible en effet puisqu’avec Henri Chatelard c’est le mariage dans la demi-heure et pas la demi-heure qu’on vendrait contre une promesse de mariage, on dirait bien, oui, qu’elle aussi est une sorte de Françoise ressuscitée à l’inverse de l’originale. De plus, contrairement à l’héroïne du Jour se Lève, qui était plutôt lunaire, naïve et sans-façon, Marie, elle, a les deux pieds sur terre, sait ce qu’elle veut, avance vers sa cible camouflée tel un soldat de commando et est capable de repérer dans la pile d’évènements que la vie sert chaque jour celui qui pourrait arranger ses petites affaires. Qu’elle soit femme que rien ne détourne de son objectif, « sournoise » et opportuniste, Marie en donne du reste la preuve quand, après avoir fait fuir Henri Chatelard à grands coups de demandes en mariage, certes, non dites, mais souhaitées si fort en son for intérieur qu’il avait fini par les entendre, elle essaye de renouer avec lui. Car, ce vœu de réconciliation, qui nait non de l’amour mais de deux craintes : celle de voir le temps qui passe l’effacer de la mémoire de l’homme auquel elle se destine et celle de voir débarquer dans la vie de ce dernier une jeunette qui, à être tout aussi belle mais moins exigeante qu’elle, serait encore plus redoutable que le temps qui passe, elle l’émet bien qu’elle sache que l’homme qu’elle désire pour époux souhaite alors ne plus jamais la revoir, et qu’elle tente sa réalisation à la toute première occasion venue, Marcel, que la voiture d’Henri Chatelard a renversé, Marcel qu’Henri Chatelard a dû héberger chez lui, l’incident s’étant produit la nuit, la lui fournissant, bien malgré lui, à jouer pour elle le rôle peu enviable de ce malade qu’on visite dans le seul but de tâter le pouls de la personne qui le soigne.
Au cours de cette visite qui, pour Marie, commence idéalement puisque, grâce à la beauté de sa jeunesse et à cette facilité qu’elle a de pouvoir l’exposer pour la rendre plus irrésistible encore, elle réussit à convaincre Henri Chatelard d’oublier qu’il voulait l’oublier, éclate également au grand jour ce qui, à mon sens, différencie le plus Marie de Françoise, soit une volonté, inébranlable, de faire plier l’autre.
Faire plier l’autre, inviter Henri Chatelard à venir manger dans sa main, à lui offrir l’anneau nuptial et surtout les clefs de la brasserie qui vont avec – parce qu’il était là son but (1) – et, avec ces clefs cédées en une sorte de capitulation, à lui débiter quelques mensonges afin que la douleur de l’humiliation reste sage, comme celui de dire que « cette bêtise (2), s’il ne l’avait pas faite avec elle, il l’aurait faite avec une autre », Marie y parvient par le biais d’un chantage au suicide qu’elle aura habilement machiné, d’une part, parce que cette idée « de se ficher à l’eau » à cause de lui n’a pas le moindre fondement – après sa victoire, elle l’avouera du reste elle-même n’y avoir jamais songé et « savoir nager comme un poisson dans l’eau » – et de l’autre, parce que cette carte, elle l’abat en joker forcément gagnant.
A donner une espèce de réalité à ses faux vœux de suicide en faisant savoir à la population de Port en Bessin « qu’il y avait des jours où elle avait envie de se ficher à l’eau », à faire circuler cette rumeur qui, tôt ou tard, va parvenir aux oreilles d’Henri Chatelard, puisque celui-ci, cause de la revente du bateau, a gardé quelques contacts à Port en Bessin et parce qu’on s’intéresse toujours au sort des gens qu’on a fait un peu plus que rencontrer, Marie, qui a réussi, avec ce stratagème, à greffer sur le fort désir d’Henri Chatelard de la posséder le sentiment, hautement culpabilisant, d’avoir, entre ses mains, sa vie ou sa mort – c’est selon qu’il se décide ou pas à lui accorder le mariage – ne peut en effet que parvenir à le faire plier.
Alors, je me suis demandé si, dans ce film, Marie n’était pas qu’une femme rusée ou qu’une femme qui nous rabâcherait, sur la prose d’un Prévert toujours délectable à préférer la métaphore à la phrase qui tue et sur les images d’un cinéaste qui, à mon sens, était ici bien mieux inspiré que l’Henri Verneuil Des Gens Sans Importance à ne pas ressusciter, comme ce dernier, un Jean Gabin qui n’existait plus, l’éternelle histoire de ces ascensions sociales qui ne se font que sur des silhouettes jeunes et agréables à regarder. Et puis, à remarquer les 20 ans de Marie et à noter qu’Henri Chatelard voyait « la vie aller plus vite que lui », soit qu’il se sentait un homme du passé, je me suis dit que l’héroïne de la Marie du Port devait contenir toute une génération, celle des années cinquante, et que le bon Marcel Carné voulait en dénoncer l’individualisme forcené. Si c’était vrai, l’auteur du Jour se Lève aurait réalisé une œuvre indémodable, oui, franchement indémodable, car le règne de Marie – celle du soi en foi unique – n’est pas près de finir.



(1) Que Marie ait plus de foi en l’argent qu’en l’amour se devine bien avant qu’on en reçoive la confirmation par le biais de la scène finale où on la voit non donner à Henri Chatelard un baiser mais serrer, victorieusement, dans sa main les clefs de sa brasserie, parce que, lors de l’une de leurs toutes premières rencontres, elle dit à cet homme, qu’elle désire fermement épouser, que « l’amour, ça existe peut-être » et qu’on ne dit pas, au tout début d’une histoire, à l’être qu’on aime que « l’amour, ça existe peut-être. » 

(2) celle de se remarier.

Cinétrombines | Jean Gabin

Jean Gabin dans la Grande Illusion de Jean Renoir : "C'est quoi le cadaaaastre ?"

Liebelei (Max Ophuls)

« Petite sœur, petite sœur, quand rentrerons-nous à la maison?
Demain, au chant du coq, nous rentrerons à la maison, petit frère, petit frère, nous rentrerons à la maison.
Petite sœur, petite sœur, pourquoi cette pâleur?
C'est la lueur du matin qui se reflète sur ma joue, petit frère, petit frère, humide de rosée.
Petite sœur, petite sœur, tu titubes, tu chancelles ...
Cherche la porte de la chambre, cherche mon petit lit, petit frère, petit frère, le sommeil nous trouverons. »
Cette comptine, cette chanson pour enfants, c’est Christine Weyring, l’héroïne principale de Liebelei, qui la chante. Elle se trouve alors sur une scène d’opéra dans le but d’obtenir, d’un jury composé de trois hommes, un poste de cantatrice, lequel va lui échapper, et pour cause elle n’a pas vraiment la voix d’une prima donna et son vœu de carrière, c’est bien moins elle qui l’a émis que son père : « Ne me déçois pas ! » dit en effet le modeste violoncelliste à sa fille peu de temps avant l’audition, en oubliant, malheureusement, qu’il s’était promis de ne pas se conduire avec elle comme il l’avait fait avec sa sœur, sa pauvre sœur restée célibataire du seul fait de son strict chaperonnage.
Le scepticisme des trois hommes qui ont la charge de tester les capacités de cantatrice de Christine Weyring se lit bien évidemment sur leur figure, mais il se fait également entendre. C’est ce glacial et laconique « Quoi d’autre ? » que l’un d’eux prononce depuis son fauteuil de juge, depuis ce trône qui le dispense de prendre des gants avec elle. A entendre, tout juste après avoir chanté son premier air, qui fut lyrique celui-là, ce « Quoi d’autre ? » exprimé plus pour la forme que pour lui accorder une deuxième chance, Christine Weyring sait que la partie est perdue, qu’elle ne sera jamais la Jurinac ou la Janowitz de son temps. Elle décide alors de renvoyer Mozart ou Schubert – citons encore des autrichiens puisqu’on est à Vienne – à celles qui savent les chanter pour entonner une comptine. A se mettre à chanter ce chant qu’elle sait savoir chanter, à dire, en somme, à ses juges la chanteuse qu’elle est, Christine Weyring commet, bien évidemment, un acte public d’affirmation de soi. Et à braver l’autorité de ces hommes, ce qu’elle fait assurément en n’enchainant pas sur l’aria ou le lieder que ces trois-là attendent, Christine Weyring exprime également sa révolte contre sa vie entièrement décidée par son entourage, entièrement décidée par son entourage en effet puisqu’elle est à la fois prisonnière des ambitions de son père et contrainte, pour ne pas paraitre bégueule ou telle une souris grise aux yeux de ses proches, de suivre, contre son goût, Mizzi Schlager, la blonde platine, la fofolle, sa seule amie, dans ses virées nocturnes toutes en chasse à l’homme déclinées.
Acte public d’affirmation de soi et cri de révolte contre une vie entièrement décidée par son entourage, « Petite sœur, petite sœur … », c’est, oui, pour Christine Weyring, dire au monde, par le truchement de ces trois juges qui le racontent si bien, à être, comme lui, blindés de règles, de ces règles qui empêchent d’être soi, de ces règles qui, à tracer et à imposer des trajectoires, font qu’on finit par arriver en des endroits où on ne souhaitait pas aller, sa rupture d’avec lui. Et cette cassure lui procure de la joie, tant de joie du reste qu’au tout début de sa comptine elle met cette joie devant le pourquoi de cette chanson, oublie, sous le coup de l’euphorie née de sa rébellion, que sa première intention avec elle était de répondre au glacial et laconique « Quoi d’autre ? » prononcé par le juge par ce qui a de plus important pour elle, cette chose essentielle à ses yeux étant, bien entendu, le très fort sentiment, la quasi conviction qu’elle ne reverra jamais plus Fritz Lobheimer, persuadée qu’elle est alors que ce sous-lieutenant de dragons, qu’elle avait réussi à arracher des bras de sa maîtresse – la baronne von Eggersdorff – grâce à sa main, qui à se faire, au soir de leur première rencontre, seulement maternelle, fut exactement celle que ce soldat, rêveur et fragile, attendait, et que, dans les jours suivants, elle s’était mise à aimer follement pour avoir constaté, durant ce temps, qu’au fond de lui ce type était en quelque sorte elle-même, ne ressortira pas vivant de ce duel dans lequel le mari de la baronne l’a engagé afin de laver son honneur, de ce duel qu’elle avait fini par deviner, peut-être, parce que la veille Fritz Lobheimer s’était un peu trop évertué à le lui cacher. Toute la comptine de Christine Weyring chante en effet cette presque certitude : elle y est la petite sœur et Fritz Lobheimer, le petit frère ; le chant du coq et la pâleur de la petite sœur qui titube et chancelle évoquent respectivement le duel et son issue funeste. Quant au sommeil, il suggère, certes, la mort qu’elle est prête à se donner dans le cas où sa prévision se réaliserait, mais aussi l'éternité, Christine Weyring croyant fermement à l’immortalité de sa belle histoire d’amour, si fermement, du reste, qu’elle termine sa chanson en paraissant cette fois oublier sa tristesse, cette tristesse qui l’a prise aussitôt le feu de sa révolte éteint et qui, au moment de l’annonce de la mort de Fritz Lobheimer, lui revient transformée en une colère, ma foi, fort acceptable, et pour cause, à ne pas encore tout connaitre de la vie de Fritz Lobheimer, leur histoire d'amour étant trop récente pour cela, elle ne peut pas savoir que celui-ci a dit oui au rendez-vous fixé par le baron von Eggersdorff parce que lui aussi a toujours mené une existence entièrement décidée par son entourage.
En cela, il lui ressemblait, lui ressemblait encore.
Ceci dit, dans ce bijou de cinéma que Max Ophuls tournait dans les années trente, Christine Weyring et Fritz Lobheimer ne sont pas les seuls à ne pas pouvoir échapper à leur milieu. Une sorte de déterminisme social, et non de fatalité, semble en effet diriger la vie, guider les actes, de chaque personnage qu’on y rencontre. Ainsi, Theo Kaiser, l’ami de Fritz Lobheimer, ne porte l’uniforme d’officier de dragons que parce que son père et son grand-père, le glorieux vainqueur d’Ampezzo !, l’ont porté avant lui (1). Et si, de son côté, la baronne von Eggersdorff se laisse courtiser par Fritz Lobheimer, ce n’est pas tant pour tuer le temps, ce temps dont elle a presque trop à ne devoir être que l’épouse d’un baron qui ne la touche même pas du regard, que parce que son milieu de sang bleu, à pratiquer encore la tradition du chevalier servant, l’y contraint. Et il en va de même pour le baron von Eggersdorff et son beau-frère le major. La balle qui tue Fritz Lobheimer, lors du duel, est en effet bien moins tirée par un mari trompé et poussé par la vengeance que par un aristocrate assujetti au code d’honneur de sa caste. Quant au major, s’il avertit le baron que Fritz Lobheimer est sûrement passé, auprès de son épouse, du statut de chevalier servant à celui d’amant, ce n’est guère par sentiment pour lui, mais tout simplement par devoir, devoir dû, d’une part, à son nom qu’il doit protéger de tout scandale – il est lui aussi un Eggersdorff ! – et devoir dû, d’autre part, à son statut de militaire de carrière, lequel lui impose naturellement honneur, respect des règles, bon ordre et convenances.
Pour l’ami Fritz, le fait que les gens, dans ce film, n’agissent que déterminés par leur entourage est encore plus net. Qui est en effet à l’origine de sa première tentative de rupture d’avec la baronne ? Lui ? Non, Théo Kaiser ! A dénigrer cette relation pour son caractère compliqué, à lui faire aussi sentir qu’il n’est pas vraiment un homme, et encore moins un sous-lieutenant de dragons, à se contenter de la seule baronne et du secret de leurs rendez-vous, alors que dans Vienne « les jolies filles, ça ne manque pas ! », Theo Kaiser méprise du reste tellement l’attitude de Fritz Lobheimer que celui-ci, pour ne pas le décevoir, quitte une salle d’opéra en plein milieu d’une représentation afin de tenter de provoquer une rupture, qu’en fin de compte il désire alors moins que son ami. De même, n’est-ce pas parce qu’il est militaire, et qu’à vivre en compagnie de militaires il ne peut guère se dérober au duel proposé par le baron von Eggersdorff sans perdre la face, qu’il accepte cette joute ?
« Mais qu'est-ce que j'ai été pour lui ? » dira Christine Weyring, lorsque, dans la scène finale, elle apprendra la mort de Fritz Lobheimer – Fritz Lobheimer, duelliste !, joueur de roulette russe !, et cela bien qu’il s’était juré de l’aimer éternellement. A la voir se défenestrer ensuite, j’ai d’abord cru au mauvais mélodrame. En analysant un peu sa comptine, j’ai fini par me dire, et d’une, que cette femme avait, héhé, de la suite dans les idées, et de deux, qu'il fallait que je range cette Christine Weyring dans le classeur de mes héroïnes préférées, et de trois, qu’elle allait mourir de sa vie entièrement décidée par autrui. A accepter puis à perdre son duel, n’est-ce pas en effet Fritz Lobheimer, son Fritz, qui décide, plus qu'elle, son suicide ?





(1) Que Theo Kaiser n’ambionnait pas la carrière soldat ne fait pas mystère, parce qu’au moment où celui-ci rencontre son supérieur hiérarchique, dans le but d’obtenir sa permission de ne plus être le témoin de Fritz Lobheimer – il trouve alors son duel « insensé, insensé ! » –, il dit de suite, à ce vieil officier qui rejette promptement sa requête, qu’il va quitter l’armée pour devenir planteur de café. Fichtre, aurait-il pu exprimer si vite son futur métier si l’idée de ce métier ne l’avait pas depuis longtemps effleuré ?