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Janvier 2010 | C’est la fête à Chopin!

« Bach est un astronome qui découvre les plus merveilleuses étoiles. Beethoven se mesure à l'univers. Moi, je ne cherche qu'à exprimer l'âme et le cœur de l'homme. » disait Chopin de sa musique, Chopin dont on va fêter ce mois-ci le bicentenaire, un Chopin qui me semble ici bien modeste à placer son œuvre derrière celle de Bach, qu’il aimait beaucoup, et derrière celle de Beethoven, qui, parait-il, le terrorisait un peu.
Mais, parce que dans cette déclaration, il nous faut avant tout retenir que Chopin avait fait de l’âme humaine un terrain de fouilles et son territoire de prédilection, et qu’il en va un peu de même pour le grand Marcel Proust, je me suis dit qui mieux que ce dernier pour célébrer le 200ème anniversaire de la naissance du compositeur polonais? Voici ce que Marcel Proust écrivait sur Fréderic Chopin dans Un Amour de Swann :
[…] Le pianiste ayant terminé le morceau de Liszt et ayant commencé un prélude de Chopin, Madame de Cambremer lança à Madame de Franquetot un sourire attendri de satisfaction compétente et d’allusion au passé. Elle avait appris dans sa jeunesse à caresser les phrases, au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait pu espérer qu’attendrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément - d’un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier - vous frapper au cœur.
Ce que dit le romancier sur le musicien est si joli et si profondément vrai que j’ai été longtemps tenté de limiter cet hommage à cette seule phrase que j’ai extraite du tome 1 de la Recherche. Et puis, en furetant sur Youtube, je suis tombé sur une interprétation du nocturne n°1 de Chopin qui m’a radicalement fait changé d’avis. La raison de cette volte-face? Elle est toute simple : Claudio Arrau, en exécutant ce nocturne, n’a pas fait que jouer Chopin, un Chopin à la fois loin du chichi et du fla-fla et de cette sécheresse à laquelle l’on a recourt parfois pour se démarquer de ces mêmes chichis et fla-flas, mais a aussi fait chanter, en une intention à la fois tangible et délicate, sa propre petite musique intérieure. Quand Chopin disait qu'il ne cherchait qu'à exprimer l'âme et le cœur de l'homme!

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Le Narcisse Noir (Michael Powell/Emeric Pressburger)

Décidément, je n‘arrive pas à me régaler du cinéma de Michael Powell et d’Emeric Pressburger, leur Narcisse Noir, tourné en 1947, m’ayant, en effet, procuré aussi peu de plaisir que m’en avait donné leur Je Sais Où Je Vais commis deux ans plus tôt, avec cette différence quand même, que cette fois-ci, contrairement à ce qu’il m’avait fallu faire pour découvrir que, finalement, Joan Webster, l’héroïne qui était censée savoir où elle allait n’avait pas franchement l’air de le savoir, puisqu’elle n’avait épousé la belle idée de ce film, qui était de prêcher pour une existence totalement dématérialisée au sein d’une nature elle-même vantée, qu’après avoir connu l’amour auprès d’un châtelain écossais, un châtelain écossais si peu vert et si banal du reste dans son rôle de beau capitaine et d’amant formidable qu’il était lui-même une source de déception, oui, avec cette différence que cette fois-ci je n’ai pas dû débourser vingt-cinq euros pour visionner les aventures de Sœur Clodagh, le personnage phare du Narcisse Noir, ARTE ayant inscrit ce film, que beaucoup considèrent comme un chef-d’œuvre, dans leur programmation de janvier.
Et si cette déception s’est répétée, ce n’est pas tant dû ce coup-ci, comme je le disais , à cette longue enfilade de belles images de cartes postales à laquelle les deux cinéastes anglais ont eu de nouveau recours ici, les paysages indiens que l’on voit dans ce film, avec leurs monastères typiques, leurs palais de légende typiques, comme tout droit sortis des contes des Mille et une Nuits et leurs maharadjahs et leurs sages et leurs pauvres typiques, n’étant, en effet, pas sans rappeler l’Ecosse conventionnelle, trop touristique à mon goût de leur Je Sais Où Je Vais, car en creusant un peu, autrement dit, en soumettant quelques uns de ces clichés bien léchés à l’imagination, on peut leur trouver une portée symbolique, je pense notamment, mais je peux me tromper, au très photogénique gouffre que Sœur Clodagh surplombe lorsqu’elle sonne la cloche de cet ex-harem où elle officie en tant que missionnaire et dans lequel Sœur Ruth, qu’elle dirige au titre de Mère Supérieure et qu’elle agace au plus haut point à accaparer tous les gestes d’attentions de Mister Dean, sorte de Torquil MacNeil local à relever lui aussi du beau capitaine et de l’amant formidable, essayera de la précipiter parce que ce gouffre, à la coller de près, pourrait bien être la métaphore de son propre manque de foi en sa mission sacerdotale, un doute qu’elle devra tout aussi bien à l’ambiance de concupiscence qui flotte encore dans l’ex-harem qui héberge sa mission qu’à Mister Dean, ce dernier, à lui conter fleurette, à la provoquer à grands coups d’amabilités déguisées et de guiboles velues que ne cachera jamais son short d’aventurier convenu, bref, à lui rappeler tous ses chauds désirs de femme, n’ayant guère perdu son temps, qu’au discours tenu par les deux inséparables complices du cinéma british.
Et déjà, parce qu’il se dégage de ce discours et de leur scénario, de ce scénario qui, somme toute, aura pris pour hypothèse de départ qu’il suffit de placer un groupe de religieuses - ici, Sœur Clodagh, Philippa, Ruth et les deux ou trois autres qui les accompagnent dans leur mission humanitaire - dans un endroit où règne une atmosphère chargée de sensualité - cet ex-harem dans lequel elles vont exercer leurs talents de soignantes, d’éducatrices et même de jardinières - pour que la plupart d’entre elles, pour ne pas dire toutes, finissent par succomber à cette même atmosphère de sensualité, ce à quoi elles ne pourraient échapper, car cette ambiance, à agir comme une célèbre petite madeleine trempée de thé, leur rappellerait à toutes le même souvenir de jeune fille désireuse d’épouser non pas le Christ mais un homme fait de chair et de sang, les forçant ainsi à admettre, puisque cette ambiance, presque charnelle, ferait ressurgir ce souvenir et pas un autre, voire rien du tout, que ce désir d’homme n’était pas mort en elles, qu’elles n’avaient fait que le refouler et l’avaient fait par la force des choses, l’homme rêvé, tant voulu à une époque de leur vie, étant resté dans le domaine de l’espérance ou s’étant, comme pour Sœur Clodagh, éclipsé, un érotisme qui, s’il m’a paru franchement malsain à mêler le fantasme à la chose sacrée, quelque peu déplacé à faire si peu de cas de la chose sacrée, m’a également semblé un tantinet timide, presque petit bourgeois dans ses intentions, à venir mourir aux pieds de la morale, lors du final, Sœur Clodagh, qui semble alors avoir tout oublié du trouble qu‘elle vient de vivre, laissant Mister Dean Grosjean comme devant et Sœur Ruth, la dévoyée, finissant, elle, dans le gouffre dans lequel elle avait tenté d’envoyer sa rivale.
Ensuite, parce qu’il m’a semblé qu’expliquer le fiasco britannique aux Indes par l’entremise de ces religieuses qui, bien que dévouées à leur mission humanitaire, tâche qu’hormis Sœur Ruth elles accompliraient pleinement, allaient échouer, la croyance locale, à inciter la foule à la revanche suite au décès de l’un de leurs patients, les ayant poussées à fuir leur refuge avant même qu’elles n’aient pu comprendre ce que ce maharadjah voulait leur dire en payant les malades et les enfants qu’elles soignaient et éduquaient, soit ce qui est bon ou mauvais pour un anglais ne l’est pas forcément pour un indien, réduit à pas grand-chose un difficile conflit de cultures, un difficile conflit de cultures qui l’était d’autant plus du reste qu’il était né non d’une volonté d’aider mais de coloniser.
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Tous en Scène (Vincente Minnelli)

Après avoir vu Tous en scène, on dirait bien de Vincente Minnelli, qui commettait ce film en 1953, qu’il devait aimer par-dessus tout la comédie musicale comme on la tournait, ou la produisait, dans les années trente-quarante, quand elle était, pour reprendre les mots de son personnage principal Tony Hunter, un spectacle suffisamment chic et écrit pour attirer la fine fleur new-yorkaise sur les trottoirs de Broadway, alors « le centre de l’esprit », celui-là même qu’il ne serait plus dès lors que des marchands de hot dogs et les machines à sous auraient pénétré ce temple de la culture. Pour penser cela du cinéaste, il y a bien sûr cette déclaration que cette vieille gloire de l’opérette qu’est Tony Hunter va jeter aux oreilles de Lester et de Lily Marton, de ce couple qui, parce qu’il est leur ami et qu’ils tous deux sont scénaristes, s’est juré de relancer sa carrière, une carrière qu’en définitive seuls les journalistes ont barrée, le public n’ayant pour unique charge contre lui que son attitude moutonnière, et en espérant le faire, bien sûr, de la meilleure manière qui soit puisque le scénario qui doit leur servir de catapulte a été bâti avec le bon goût d’inscrire tout numéro nouveau dans la belle tradition du genre, ce que, soit dit en passant, Vincente Minnelli s’attachait à faire ici et réussissait parfaitement du reste puisque si le Fred Astaire de Swing Time aurait pu fort bien entrainer sa blonde partenaire Ginger Rogers dans le très romantique Dancing in The Dark, ce régal de danse, ce plaisir des yeux, il aurait pu tout aussi bien endosser le costard trois pièces du héros de l’étourdissant et très créatif Girl Hunt : A Murder Mystery in Jazz puisqu'on trouve dans Waltz in Swing Time et Bojangles of Harlem de l’excellent film de George Stevens les exacts pendants de ces deux numéros.
Mais pour penser cela du cinéaste, il y a bien mieux, ou plutôt, devrais-je dire, bien pire.
Bien pire, en effet, parce qu’à côté de ce discours tenu par Tony Hunter, discours qui, outre le fait qu’il définit clairement le temps béni de la comédie musicale, dit également de sa descendance qu’elle est une bien triste héritière, et de cette pique décochée, cette fois, par le cinéaste lors de la toute première scène, le chapeau haut-de-forme et la canne qu’on y voit et qui sont ici, si je puis dire, autant la marque de fabrique de notre héros que les signes distinctifs du danseur de musical du temps d’avant, à ne pas trouver preneur lors de leur mise en vente, pas même pour la modique somme de 50 cents, nous incitant, par le biais de son ironie, à mesurer toute l’étendue de la versatilité du public et de son total désintérêt pour un genre que le cinéaste affectionnait tout particulièrement, oui, à côté de ces deux séquences plaidant, somme toute, légitimement pour le musical du temps d’avant, celui de Top Hat comme celui, pour en revenir à Vincente Minnelli, du Chant du Missouri, même si dans ce film tourné en 1942 on pleure plus qu’on ne rit, on trouve une chose que personnellement j’aurais préféré ne pas voir, la cause du musical du temps d‘avant, que je défends aussi, mon goût pour les romances bien propres sur elles et ce plaisir que j’éprouve à chaque fois à voir l’élégant Fred taquiner le parquet depuis ses souliers vernis, quand ils s’y posent, et sa partenaire à grands coups de sourires éclatants et d’enlacements de taille si exquis pour elle à hésiter entre l’esquisse galante et le préliminaire amoureux m’y obligeant sûrement, ne justifiant pas, à mon sens, qu’on utilise n’importe quel moyen pour la défendre.
En effet, gonflée j’ai trouvé l’idée, non pas celle de faire de la comédie musicale du bon vieux temps d’avant, ou de celles qui s’en inspirent - et que celles-là, Tony Hunter, avec sa belle déclaration faite aux Marton, ayant d’entrée tiré un trait définitif sur le Broadway d’après sa disgrâce - l’égale de la tragédie classique, car moi aussi j’aime à dire comme Jeffrey Cordova, le génial metteur en scène que les Marton ont choisi pour monter leur spectacle, si génial du reste « que tout ce qu’il touche réussit », « qu’il n’y a pas de barrières à mettre entre la tragédie et l’opérette, et que tout ce qui nous émeut, nous stimule ou distrait, c’est du théâtre », mais celle d’être parti de ce constat, lequel sera, du reste, joliment métaphorisé par Vincente Minnelli, Gabrielle Gerard, la danseuse de ballets classiques et symbole ici de la culture érudite, ne surpassant en taille Tony Hunter, l’enseigne de la culture populaire, que grâce à ses talons hauts, et d’avoir déroulé à sa suite trois ou quatre numéros enchanteurs, ceux-là même que les Marton et Tony Hunter créeront quand ils reprendront les commandes de leur show, Jeffrey Cordova, à l’avoir détourné de sa finalité première, l’ayant mené au fiasco, afin que n’importe quel spectateur puisse, au moment du finale, et comment celui-ci ne le dirait-il pas puisque, grâce à ces trois ou quatre numéros enchanteurs, il aura alors vécu toute la palette de ses émotions, à la fois la romance avec Dancing in the Dark, le rire avec les irrésistibles Triplets et l’aventure avec l’éblouissant Girl Hunt, répondre oui, oui, oui, mille fois oui à Tony Hunter et à sa joyeuse troupe lorsque, dans ce finale, ils affirmeront tous en chœur que le théâtre, c’est un spectacle dont il faut ressortir plein d’ardeur, que le théâtre, c’est « une chanson qui donne des ailes ou une danse qui se termine en romance et pas « les morts de Macbeth ou le supplice de Camille », et enfin que le théâtre cela ne devrait être que du divertissement, le monde l’étant, parce que, somme toute, toute cette manière de faire, c’est ni plus ni moins que vouloir imposer un point de vue, forcer la main du spectateur.Certes, comme le disait Rabelais, le rire est le propre de l’homme, une citation que du reste Jeffrey Cordova ne contredira pas puisqu’il quittera son poste de metteur en scène sérieux pour devenir danseur comique dans la troupe de Tony Hunter en avouant clairement qu’il « s’était trompé de direction », mais diantre!, il y a de la joie aussi à se frotter aux morts de Macbeth. Isn't it?
Buvons aux fariboles élevées, Ô toi ma charmante!
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Pluie Noire (Shohei Imamura)

« Qu’est-ce que la vie humaine? Ainsi que toutes choses, ce monde n’est qu’illusions. Le milieu, le début et la fin ne sont que de brèves étincelles. L’homme ne vit qu’un instant. La vie passe si vite : aujourd’hui est déjà hier. Partirai-je le premier ou sera-ce mon prochain? Aujourd’hui ou demain? Tous mourront tôt ou tard plus nombreux que les gouttes de rosée sur les branches ou les cimes. Au matin, un teint vermeil, le soir sera d’os blancs. »
Ainsi s’exprimerait Shigematsu Shizuma, l’un des personnages principaux de Pluie Noire, film que Shohei Imamura tournait en 1989, devant les corps des victimes de Little Boy, la bombe atomique qui, quelques heures plus tôt, avait rasé sa bonne vieille ville d’Hiroshima, en portant sur ces morts, qu’on brûlerait, un regard qui trahirait autant l’intérêt qu’il portait à cette mission de dernier accompagnement que la stupéfaction de la mener, un sentiment que, soit dit en passant, il serait facile de comprendre puisque cet homme, en rien religieux, ne l’avait entreprise que sur l’ordre de son supérieur hiérarchique, lequel, pour avoir appris que la mairie et le temple étaient dans l’incapacité d’enregistrer toutes les victimes tant elles étaient nombreuses, s’était mis en tête de voler au secours de ces deux institutions largement dépassées par l’événement.
Afin d‘exécuter, au mieux, ce devoir de mémoire qu‘on lui avait imposé, Shigematsu Shizuma avait rencontré un bonze de la secte Aki qui, entre deux précieux conseils bouddhiques, lui avait également fait part de sa grande colère contre ce monde qui, à se despiritualiser, se servait de la science et de la connaissance non pour s'élever mais pour jeter en enfer une ville dont la plupart des habitants étaient vierges du crime qu’on leur imputait : « Le monde de la Doctrine dégénère, c’est vraiment l’époque de la fin des temps. » avait-il dit en effet.
Ce serait donc un Shigematsu Shizuma quelque peu hébété par sa tâche qui prononcerait cette sentence qui, si elle est fort jolie, n’en est pas moins désagréable à entendre puisqu’elle renvoie la vie d’un homme ou celle d’une femme à pas grand-chose et une page de Marcel Proust ou un nocturne de Frédéric Chopin, comme la joie de celui ou de celle qui la lit ou l’entend, à de fugaces traits de lumière. Et j’avoue que, lorsque je l’ai entendue, j’étais moi-même interloqué, déjà, parce que j’attache à la vie, qu’elle soit humaine, animale et même végétale, une vraie importance, mais bien plus encore parce que la petite phrase du cinéaste japonais, à être dite après que celui-ci ait longuement rendu hommage aux victimes d’Hiroshima, vient, pour ainsi dire, se heurter à toutes ces images de considération et de compassion, les contredit même puisqu’à montrer, entre autres, un adolescent incapable de reconnaître son frère, l’incendie l’ayant totalement défiguré, une femme tentant, à l’aide de jets de pierres, d’extirper la douleur de son corps meurtri, une autre encore serrant dans ses bras, telle une mater dolorosa, son bébé calciné et enfin un homme se jetant par la fenêtre de son appartement en hurlant des « Hiroshima, où es-tu? », toutes, absolument toutes, incitent à penser que Shohei Imamura accordait de l’importance à ces vies humaines détruites, et à travers elles, bien sûr, à la vie humaine en général.
Disons-le de suite, je n’ai pas cherché à trop creuser ce qu’il m’est apparu comme une contradiction, car l’ironie que la petite phrase citée plus haut contient, et pour en contenir, elle en contient puisqu’elle est dite en des lieux où généralement on ne dit pas ce qu’elle dit, et la grande sagesse qui en émane aussi, ont largement suffi à faire mon bonheur.
Ironie, en effet, car quelque part, la sentence prononcée par le très peu convaincu Shigematsu Shizuma, qui était lui-même une victime de la bombe, une de ces victimes à retardement de la bombe puisque celle-ci, après l’avoir irradié, allait lentement le tuer, renvoie d’une part, les décideurs d’Hiroshima, comme tous ceux qui seraient tentés de reproduire cette horreur - dans le film, on entend en effet Truman dire à la radio qu’il envisageait d’utiliser, si le fallait, la bombe atomique contre les forces communistes qui agissaient en Corée - à leur propre insignifiance, leurs vies, comme celles de leurs éventuels successeurs, ayant, comme celles qu’ils avaient détruites ou envisageraient de détruire, la longueur d‘un souffle, et d’autre, met sur le même pied d’égalité, car encore une fois « l’homme ne vit qu’un instant », victimes et personnes qui, par intérêt ou égoïsme, ont tendance à évacuer les premiers de leur mémoire, comme le fera du reste cette femme à railler Shigematsu et son ami Shokichi, parce que, pendant qu’on les bichonne et qu’ils taquinent la carpe, elle, elle trime comme une forcenée.
Et bien sûr, sagesse, car nul doute que la petite phrase que Shigematsu Shizuma prononce devant et pour les morts d’Hiroshima s’adresse à lui aussi, à lui comme à tous ceux que l’orgueil anime, orgueil qui, chez le héros d‘Imamura, se traduit par ce désir impétueux et irréfrénable qu’il éprouve de voir Yasuko en femme mariée et qui s’exprime à chaque fois qu’il dit à cette jeune fille dont il a la charge : « Si tu ne te maries pas, que dire à ton père? », car que pourront bien peser tous ces petits succès personnels, en rien entrepris pour le bonheur d’autrui, lorsque le « soir d’os blancs » sera venu?; un train de valeurs futiles en fait, auquel Shohei Imamura n’accrocherait pas sa jeune héroïne puisqu’elle finirait par refuser la main du vaniteux Aono.
Mais qu’il nous fallait envisager cette jeune fille qui, elle aussi, allait bientôt mourir de l’enfer d’Hiroshima, comme appartenant plus au monde vertueux et noble de l’Ancien Japon que de celui que défendait son quatrième et dernier prétendant, on le savait d’entrée, car dans ce bagage qu’elle emportait au petit matin de « l’Eclair qui tue », la seule chose qui avait de l’importance à ses yeux, ce n’était pas son diplôme de fin d’études, ni même encore ses luxueux habits de fête, mais le kimono de mariage de sa grand-mère.

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A l'Ouest Rien de Nouveau (Lewis Milestone)

Chaque putain de guerre représente les mille douleurs de celui qui la porte, mille morts de ceux que le combat a fauchés, et les mille jouissances des ventres et des bas-ventres de l’arrière.
Voilà ce qu’elle crie cette putain de guerre : Celui qui me porte est un naïf qui croit que les mots cachent des idées, que les idées feront du bonheur et qui n’a pas vu quelles bacchanales son dévouement permettait derrière le mur formidable des discours, des proclamations, des compliments et de la censure…
[Henri Aimé Gauthé, soldat de 2ème classe, extrait de son journal de guerre]
C’est dans une ville d’Allemagne que le film de Lewis Milestone commence. Dans une ville d’Allemagne que le réalisateur d’origine russe n‘a pas nommée, et pour cause, en ce tout début de première guerre mondiale, toutes les villes d’Allemagne se ressemblent à fêter le départ pour le front de milliers d’hommes; un départ pour le front que tous effectuent dans la joie et la bonne humeur, la promesse qu’on leur a faite d’une victoire éclair sur l’ennemi « assoiffé de sang allemand » accélérant même la cadence de leurs pas. Et comme dans toutes les villes d’Allemagne, il y a, en cette année 1914, des professeurs d’université qui, depuis leurs pupitres ou leurs estrades, tentent d’insuffler à des jeunes gars de vingt ans leur patriotisme ardent et d’autant plus déterminé qu’il est clamé loin de l’oreille ennemie. Dans cette ville que Lewis Milestone n’a pas eu besoin de nommer, cet homme s’appelle Kantorek et il serait si futé, à faire appel aux héros légendaires, à évoquer cette bravoure qui peut parfois rendre les jeunes femmes admiratives et à résoudre, par avance et en un tournemain, toutes les questions que ces jeunes hommes pourraient se poser s’ils décidaient d’abandonner leurs familles et leur chères études pour la défense et la gloire du Vaterland, que bientôt sa salle de classe se viderait pour s’en aller grossir les rangs de ces soldats dont on dirait bien, en définitive, que, pour la plupart, ils partaient à la guerre plus dupés par leur orgueil flatté que gonflés d’idéaux nationalistes.
Finalement, ce sont la fierté et l’ambition qui ont guidé mon choix. Était-ce juste?
W. Tafel [Sous-lieutenant de Uhlans, dans une lettre datée de Mai 1916]

Son regard me réchauffe, son admiration me fait tendre le jarret, son sourire m’a donné du cœur. A mes côtés, sous son regard, mes camarades, eux aussi, se sont redressés (…) parce qu’une fillette les voyait, ils eurent un regard plus serein et plus clair, une démarche plus ferme, un front plus guerrier.
[Henri Aimé Gauthé, soldat de 2ème classe, extrait de son journal de guerre]
Bäumer, Kemmerich, Kropp, Mueller, Behn, et quinze autres encore que le professeur Kantorek avait ralliés à sa cause, quitteraient donc leur confortable et motivante petite vie estudiantine pour la carrière militaire. Mais avant de rejoindre cette caserne où Himmelstoss, le facteur devenu chef par le simple fait de la mobilisation générale, leur apprendrait que, pour devenir soldat, il leur faudrait tout oublier de leur passé et de leurs rêves de grandeur en y mettant cette pointe de sadisme qui caractérise si bien les gens qui tout à coup passent d’un statut de simple exécutant à celui de donneur d’ordres - pour eux, concrètement, cela voudrait dire ne pas rechigner quand il leur demanderait de s’aplatir dans la boue - ils vivraient ce moment, où, pour avoir quitté un monde et pas encore complètement rejoint le suivant, il n’y a qu’à se laisser vivre.
Je suis sur le point de prendre un Pernod chez l’Espagnol à côté du marché couvert avec Berry (…) Tout est très calme (…) Je ne suis pas encore habillé. Nous sommes libres. Je vais finir mon canard ce soir chez le frère de Berry.
[Louis Hugon, 209ème RI de réserve, dans une lettre datée d’Août 1914. Louis Hugon, blessé au front, décéderait, trois mois plus tard, dans un hôpital militaire]
Et puis, après les à plat ventre dans la boue et les une-deux une-deux des marches au pas cadencé d’Himmelstoss, les bleus arriveraient là où leur bon professeur Kantorek, malgré son patriotisme ardent, ne mettrait jamais les pieds. Dans ce campement, qui se trouverait à trois enjambées de la ligne de front, des bombes signées par l’ennemi « assoiffé de sang allemand » leur feraient connaître leurs premières frousses. Quant aux anciens, ces vieux de la vieille trop peu gradés pour frayer avec le planqué de l’arrière mais suffisamment expérimentés pour faire d‘une tranchée un petit coin vivable, ils diraient tout ce qu’ils avaient appris pour que ces jeunes soldats ne tombent pas trop vite au champ d’honneur. Entre autres, qu’un accident de camion est préférable à un éclat d’obus « reçu dans les tripes », que la dangerosité d’un obus se mesure au son qu’il émet et que la terre à la guerre, c’est comme une mère, car, comme elle, elle protège de presque tout. Après ce deuxième cours d’instruction militaire, donné principalement par la paire Katczinsky/Tjaden, tous s’en iraient en mission. Behn, lui, n’en reviendrait pas. Parce qu’il s’était engagé contre sa volonté, à vrai dire pour ne pas perdre la face, il est dans le film de Milestone la victime la plus dénonciatrice du patriotisme riche en paroles et en sermons mais frileux en actes du professeur Kantorek, lequel, soit dit en passant, trouve son exact jumeau dans le Nabucet de Louis Guilloux, et parce qu’il meurt en criant maman, il dit tout simplement le mot juste.
La nuit s’avance, comme je souffre, je pense alors à mes parents, surtout à ma mère, comme quand j’étais malade et que j’étais tout petit, et je ne suis pas le seul à penser à ma mère, car j’entends les blessés et les mourants appeler leur maman.
[Désiré Emile Renault, 77ème RI, dans une lettre datée d’Août 1914]

On a marché, on lutte tout le jour, l’effort physique étouffait en nous la pensée (…) Brusquement, un frisson est venu, puis une lassitude infinie et le besoin immense d’être doux, d’aimer, de faire des caresses, d’avoir des paroles exquises, et de se fondre tout entier dans un seul cri : Maman!
[Marcel Rivier, extrait de son Journal de guerre. Marcel Rivier sera tué sur le front belge en Novembre 1914]
Dans les rangs de la bleusaille on ne pleurerait pas longtemps la mort de Behn. Ce ne serait certes pas par manque d’envie - du reste, la perte de leur copain attristerait tellement Bäumer, Kemmerich et tous les autres qu’ils n’essaieraient même pas de comprendre pourquoi, à la guerre, quelqu’un d’intimement connu devait, lorsqu’il était tué, ne plus être qu’un cadavre, conseil que leur prodiguerait Katczinsky car lui savait depuis longtemps qu’un soldat qui ne sait pas tout oublier très vite ou qui cogite c’est un soldat qui aide son ennemi à le tuer - mais plutôt par manque de temps, les missions, au front, s’enchainant sur un rythme d‘enfer. Encore que, sur la ligne de feu, il leur arriverait parfois d’avoir du temps, mais, diable!, pour un soldat qui se trouve sur la ligne de feu ça veut dire quoi exactement avoir du temps?
Eh bien, pour un soldat qui se trouve sur la ligne de feu, avoir du temps cela signifie attendre, attendre, d’une part, que l’ennemi cesse enfin ses abominables bombardements - pour fuir cette insoutenable attente, insoutenable en effet car rares sont les marmitages intensifs qui ne finissent pas par atteindre leurs cibles, Kemmerich, lors de sa deuxième mission, quitterait sa cagna faite de bois et de briques. Il n’irait pas assez loin cependant pour échapper à un éclat d’obus, pour lui, une méchante blessure, mais pour tous les autres habitants de son abri, celle-ci ne serait que superficielle, car il fallait bien, pour que la guerre continue, que la somme de leurs petites trouilles individuelles ne dégénère pas en panique générale - et d’autre, que l’ennemi veuille bien lui montrer le bout de son nez, et cette nouvelle attente génère chez lui tant d’anxiété et du coup, un irrépressible besoin de s’en venger, qu’il n’est pas impossible de croire que ce dernier l’ait quelque peu aidé à exécuter, à la lettre, les théories, parfois discutables, des généraux d‘état-major.
Les lauriers de la victoire flottent à la pointe des baïonnettes ennemies. C’est là qu’il faut aller les prendre, les conquérir par une lutte corps à corps si on les veut (…) Se jeter dans les rangs de l’adversaire et trancher la discussion à l’arme froide.
[Ferdinand Foch]
Après ce second épisode guerrier, que soit dit en passant Milestone aura filmé de fort belle manière, et pour cause, en le voyant on le croirait issu d’images d’archives, nos jeunes héros goûteraient à un repos bien mérité. Se retrouvant alors loin des bombes et des combats harassants, leurs têtes pourraient se remettre à fonctionner et parmi toutes ces réponses qu’ils donneraient à la sempiternelle question du pourquoi fait-on la guerre, il faut retenir « cette sorte de fièvre qui fait qu’on se bat bien que personne n’ait souhaité se battre » parce qu’à être dite par un ex-élève du professeur Kantorek qui allait bientôt mourir, elle prouve qu’il y aurait, dans ce groupe de convertis, des types qui ne sauraient jamais ce que leur mentor avait titillé chez eux pour qu’un beau matin de liesse générale ils abandonnent leur statut d’étudiant pour celui d’engagé volontaire.
Durant ce congé, et avec la mort imminente de Kemmerich, Bäumer, quant à lui, retrouverait un peu de goût pour la prière mais bien plus encore une forte envie de vivre, la vie qui s’échappait doucement du corps de son ami l’y incitant sûrement. « J’ai senti que c’était merveilleux de vivre. Je voyais des champs de blé, des fleurs et des filles. Je courrais vers la vie en fuyant la mort. » dirait-il en effet juste avant de repartir au front; au front où il rencontrerait à nouveau Himmelstoss, lequel, il faut bien le dire, ne nous apprendrait pas grand-chose de neuf à faire partie, lui aussi, de ces hommes dont il suffit de taquiner l’orgueil pour les faire monter sur la ligne de feu. Certes, pour inciter un type à combattre, on peut ou flatter ou blesser son orgueil, Himmelstoss, à pisser dans son froc devant l’ennemi, relevant assurément de la seconde alternative, mais fichtre!, pourquoi développer ici cette subtile variante sur l’orgueil décideur de tout, quand, par ailleurs, on ne dit rien, absolument rien de ces hommes qui se sont impliqués dans le conflit dans l’unique but de protéger les leurs? Le discours pacifique est ici, dans ce film, comme le patriotisme de Kantorek qu’il dénonce, un peu sourd aux voix qui le dérangent. Et c’est un tantinet dommage.
Je dis franchement : un homme de 35 ans qui meurt est un foyer détruit (…) mais je ne puis m’empêcher de me demander s’il n’y a pas encore plus de tristesse lorsque ce qui est brutalement détruit, c’est l’espoir même du foyer.
[Lieutenant Desprès, dans une lettre datée d’Octobre 1916 qu’il destinait à son fils de neuf ans. Le lieutenant Desprès a été tué en Avril 1918]
Au cours de cette bataille, où Bäumer enverrait Himmelstoss accomplir son destin de soldat, le même Bäumer, pour se protéger de la mitraille ennemie, devrait se réfugier dans un cratère d’obus. Dans un geste d’auto-défense il y blesserait un soldat français. Avec la nuit, les combats s’atténueraient, et dans le quasi silence qui s’instaurerait, les râles de ce compagnon d’infortune deviendraient si présents et si atroces à ses oreilles qu’il tenterait de les faire taire en lui offrant son aide. En vain, car l’homme, s’accrochant à la vie, continuerait de gémir. Il le maudirait alors. Mais qui haïrait-il vraiment? Cet homme qui, à refuser, bien involontairement, son secours, l’empêchait de repentance, ou, pour avoir tout-à-coup pris conscience, la promiscuité aidant, que le crime légal n’était au fond qu’une notion toute militaire, lui-même?
Au petit matin, tout serait fini. Le soldat français dormirait pour l’éternité et pour avoir compris qu’il avait, dans cette mort, une bonne part de responsabilité, le soldat Bäumer aurait définitivement tiré un trait sur le combattant qu’il était devenu à gober, son sale orgueil oblige, les sinistres bavardages d’héroïsme et de patriotisme du professeur Kantorek.
Où est passé le grand enthousiasme de 14? Où que je tourne mes regards, je n’en vois plus de traces et je connais des gens parmi tous les grades, même les plus élevés.
[Willi Lutz, adjudant de l’armée allemande, dans une lettre datée du 28 Juin 1916. Willi Lutz sera tué au front deux jours après l‘avoir écrite]
Pour le soldat Bäumer, avec la mort du soldat français, le temps du désenchantement était donc venu. Mais cette fille de papier, qui ornait un mur de ce bar pour militaires qu’il fréquenterait lors d’une permission, ne l’inciterait-elle pas à retomber aussitôt dans l’illusion? C’est qu’à être drôlement jolie et soigneusement habillée, elle lui évoquerait à la fois l’amour et la civilisation, toutes choses qui le décideraient à se laver, car l’amour et la civilisation cela ne se vit pas dans la crasse, surtout quand dans cette crasse on peut trouver quelques actes de guerre qui ont partiellement le parfum de crimes. Et c’est justement parce qu’il se trouverait alors dans cet état d'esprit de retour à l’amour et à la civilisation qu‘au cours de son bain, lequel s’effectuerait dans une rivière, à la guerre comme à la guerre, il aborderait, avec trois de ses compères plus suiveurs que moteurs, un trio de jeunes femmes françaises. Certes, Suzanne, l’une de ces trois femmes, lui donnerait un peu d’amour et de civilisation car elle lui ferait l’amour avec la manière et les mots qu’il désirait entendre, mais puisqu’elle le ferait contre de la nourriture et pour pallier son propre manque d’amour, tous les gars du coin étant montés au front, nul doute qu’entre ses bras, Bäumer se perdrait en illusions. Bien évidemment, la faute n’en reviendrait pas à Suzanne, mais à la guerre car celle-ci, à créer du manque et du manque difficile à combler, a le pouvoir de tout mettre à l'envers, y compris l‘amour.
Elles ont voulu, celles qui dorment dans des lis, être douces et bienfaisantes, et donner aux culs gelés l’illusion de la chaleur et de la tendresse. Les pauv’ gars! Y sont si malheureux!
[Henri Aimé Gauthé, soldat de 2ème classe, extrait de son journal de guerre]
Et puis, au cours d’une énième bataille, Bäumer recevrait un éclat d’obus dans le ventre. Dans un hôpital, que l’extrême dévouement des médecins et des religieuses qui y officiaient faisait tenir debout, il ferait connaissance avec des types qui avaient perdu leur raison au front et avec des gars qui avaient eu bien raison de simuler des troubles de la raison pour ne plus jamais remonter au front. Il connaitrait aussi, sa blessure s’étant aggravée, ces endroits qu‘aucun soldat, tronqué par la guerre, ne désirait connaître, car on y alignait tous ceux qu’on estimait ne plus pouvoir sauver. Heureusement pour lui Bäumer reviendrait de ces antichambres de la mort.
Après sa convalescence, Bäumer, alors en permission, rendrait visite à ses parents. Mais si la rencontre avec sa mère se passerait bien, celle avec son père tournerait au cauchemar. En effet, quel mauvais rêve ce riche bourgeois lui ferait vivre à lui laisser entendre qu’à l’arrière on se privait pour que le soldat de première ligne ne manque de rien, et, à jouer, comme ses petits copains d’ingratitude, aux stratèges militaires qui refaisaient la guerre, entre leurs quatre murs, afin de briser cet ennemi « assoiffé de sang allemand » que leurs fils tardaient à briser. Et pour cette bande de généraux de papier, qui décidément avaient réponse à tout et savaient tout mieux que personne, si la guerre traînait, c’était justement parce que, contrairement à eux, « le soldat, qui la faisait, il n’y connaissait rien! »
Ô injustice et ingratitude humaines! Tandis que vous vous promenez dans les rues ou les lieux de plaisirs de Paris, tandis que, mollement assis dans un bon fauteuil de velours (…) vous discutez pour savoir si l’absinthe est un poison (…), tandis que loin du danger vous vous demandez d’un air fâché et dédaigneux : Qu’est-ce qu’ils font? Pourquoi n’avancent-ils pas? Si j’étais au feu je ferais cela, pendant ce temps, Messieurs les Députés, (…) les soldats, en général, sont en train de recommander leur âme à Dieu, avant d’accomplir (…) le plus grand des sacrifices, le sacrifice de leur vie.
[Maurice Antoine Martin-Laval, médecin au 58ème RI, dans une lettre datée de Février 1916]
Durant ce repos, Bäumer reverrait également le professeur Kantorek, qu’il retrouverait toujours debout sur son estrade, à clamer, devant des jeunes gars de vingt ans, le même patriotisme de planqué qui craint pour sa planque. Pour avoir combattu, et longuement combattu, et pour le croire encore identique à celui qu’il était lorsque, sur ses incantations, il embrassait la carrière militaire, Kantorek demanderait à Bäumer un discours. A révéler que le soldat se battait sur le terrain dans le principal souci de ne pas se faire tuer, il ferait de vingt jeunes gars de vingt ans tous gonflés à bloc par l'orgueil, vingt ennemis supplémentaires et à ajouter « qu’aucune souffrance n’est bonne même pour sauver nos frontières » et qu’il est toujours « plus facile d’encourager les autres à devenir des héros que d’aller se faire tuer », le professeur Kantorek serait, bien évidemment, fortement déçu. Pour tout dire de lui, il ne reconnaitrait pas son ex-élève.
Quel égoïsme de dire à son frère : tu mourras pour que je sois heureux! N’est-ce pas là toute la guerre et ce calcul n’est-il pas le squelette effarant qu’on cache sous les oripeaux d’honneur, de devoir militaire, de sacrifice?
[Henri Aimé Gauthé, soldat de 2ème classe, extrait de son journal de guerre]
Dépité par l’attitude ingrate des uns et heurtant tous les autres par sa manière bien particulière de voir la guerre, Bäumer déciderait d’écourter son séjour au Vaterland. Lors de son retour au front, il apprendrait de la bouche de Tjaden qu’hormis eux et Katczinsky tous les anciens avaient disparu et que sa compagnie était maintenant faite d’un « tas de soldats pas assez vieux pour porter le barda. » Puis, il partirait à la recherche de Katczinsky, absent lors de ces retrouvailles. Mais lorsque ces deux-là se rencontreraient, ils auraient tout juste le temps de se réchauffer au foyer des souvenirs communs, car un tout petit éclat d’obus, venu de nulle part, viendrait se loger dans la tête du vieux de la vieille.
Mourir par hasard, sur un sale coup du sort...
De la façon qu’il a été tué, il faut réellement croire que c’est la destinée. L’obus tomba peut-être à 100 mètres loin de nous deux, un petit éclat à peine gros comme un grain de maïs vint le frapper au front; le sang jaillit aussitôt...
[Joseph Gilles, dans une lettre datée de Mai 1916. Joseph Gilles sera tué au front moins de quatre mois après avoir rédigé cette lettre, par un éclat d‘obus]
Quant au soldat Bäumer, qui lui aussi allait bientôt mourir, ce serait un papillon qui allait causer sa perte.
Alors, on pourra toujours philosopher sur la présence de cette bestiole dans la grisaille ambiante, chichiter par exemple autour de son message ou de sa poésie, mais nous faut-il le faire, quand on peut trouver sa trace dans la réalité des combattants de 14-18? Personnellement, je veux laisser la parole aux poilus ...
Il n’y a plus aucune feuille verte ni brin d’herbe, et malgré tout, dans toute cette horreur, une merveilleuse apparition : au matin une alouette chante et des multitudes de hannetons bourdonnent autour de nous et nous rappellent qu’au-delà de cette guerre, que nous devons endurer, il y a encore un merveilleux printemps qui, après nous être battus, va encore nous réjouir.
[Christian Bordeching, lieutenant dans l’armée allemande, dans une lettre datée de Mai 1916. Christian Bordeching sera tué au front en Avril 1917]
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Les Harmonies Werckmeister (Bela Tarr)

Il faut voir les films de Bela Tarr, ai-je lu quelque part. Et je suis bien d’accord, les films du réalisateur hongrois, complexes, offrant de très belles occasions pour faire fonctionner ce merveilleux outil dont nous sommes tous dotés qu’est le cerveau, occasions qui ne nous sont données, bien sûr, que lorsqu’on entreprend ces derniers totalement vierge du savoir des autres.
Il faut voir les films de Bela Tarr, disait donc quelqu'un quelque part, mais faut-il pour autant écrire dessus, quand, comme moi, on ne les aborde que de manière totalement intuitive? C’est qu’à tout ignorer de ce qui a été dit et écrit sur eux par la presse spécialiste, on pourrait, en rédigeant des billets qui ne seraient que le produit d’une réflexion strictement personnelle, nettement amoindrir, voire mal interpréter, l’œuvre du génial cinéaste. Ce qui, avouons-le, serait fort regrettable puisqu’en agissant ainsi on ne la servirait pas. Mais en même temps, ne la desservirait-on pas aussi, si, pour éviter la honte d’un billet « léger », vanité quand tu nous tiens!, on se taisait, l’artiste, quel qu'il soit, ayant, il me semble, toujours besoin d’échos, d’échos favorables ou non, pour pouvoir poursuivre sa route?
Et puis, pour oser ce billet, que j’ai finalement commis, il y avait encore la phrase de Dostoïevski qui disait qu’il valait mieux entendre une bêtise originale qu’une vérité mille fois dites et bien sûr, la très forte envie de laisser une trace, sur ce blog, d’un fabuleux film que j’avais vu entièrement entouré des bras de ma belle.
Auprès de ma Belle
Qu'il fait bon, fait bon, fait bon,
Auprès de ma Belle
Qu'il fait bon dormir.
Disons-le de suite, ce billet sera plus court qu‘à l‘accoutumée. Et pour cause, j’ai dû laisser de côté le Bela Tarr théoricien de son art, car nul doute qu’ici, dans ces Harmonies Werckmeister qu’il tournait en l’an 2000, il l’a bel et bien été puisque ce film, dont l’action est déjà insituable, et cela même si les paysages désolés et détrempés de pluie dans lesquels elle se déroule évoquent plus l’Europe de l’Est que celle de l‘Ouest - mais les évoquent-ils vraiment, où ne sont-ils qu’un décor pour renforcer la tonalité mélancolique et désespérée du film? - semble gérer le temps d‘une manière qui lui est propre, à vrai dire comme s’il n’était pas celui que l’on perçoit généralement dans une salle de cinéma, les scènes qui le composent, en plus de ne pas avoir de franche continuité entre elles, semblant parfois trainer en longueur, au point du reste de provoquer un malaise tant elles s’attardent, tant elles insistent à montrer des actes que le spectateur aura depuis longtemps assimilés achevés - je pense notamment à l’interminable passage de la remorque qui contient la baleine morte, comme je pense encore à la non moins interminable ballade que János et Eszter vont entreprendre afin de sauver leur ville de la barbarie.
Cela dit, je me moque un peu de cette théorie sur le temps employé au cinéma, toute innovante et séduisante soit-elle, car mon temps à moi ne se mesure qu’à celui qui me reste à vivre. Et puis, mon goût à moi, ma préférence à moi, comme dirait le chanteur, va aux gens ou plutôt à ce qu’ils véhiculent. Et j’avoue qu’avec János Valushka, le principal personnage de ces Harmonies Werckmeister, j’ai été amplement servi.
C’est que ce type m’a plu de suite. Car il est l’homme fondamentalement bon, comme pouvait l’être le prince Mychkine de ce bon vieux Fédor. Du reste, c’est cette même infinie bonté, un peu naïve et totalement désintéressée, qui pousse ce héros qui n’en pas vraiment un à faire exécuter par une bande d’ivrognes une scène qui, si elle peut leur paraitre totalement ridicule à leur faire singer l’univers, la rotation de la terre autour du soleil et la rotation de la lune autour de la terre, va néanmoins leur faire comprendre qu’ils sont eux aussi, malgré leur marginalité, partie intégrante et harmonieuse de l’univers, partie harmonieuse de l’univers en effet car sous les couches de crasse apparaissent alors des visages illuminés de belle humanité, et que leur chaos personnel, fruit du chaos universel ou de la malchance, n’est que passager, comme peut l’être une éclipse de soleil, János, le bon, n’ayant pas oublié d’inclure dans sa pantomime le phénomène longtemps redouté à tort.
Comme c’est la même bonté innée et sans calcul qui va inciter ce gentil homme à prendre soin d’Eszter bien que ce musicologue réputé ne mériterait pas tant d’attentions de sa part à tenter de prouver depuis son piano que l’harmonie n’appartient qu’à Dieu et à Lui seul, l’harmonie, dont la musique est faite, n’étant atteinte que grâce un tour de passe-passe mathématique inventé au 17ème siècle par le théoricien Andreas Werckmeister. Au passage, je dirais bien de cette séquence, qui nie toute essence divine à la musique, qui renvoie l’homme à encore un peu plus de solitude et de disharmonie, la passerelle céleste n’étant que le produit d’une cervelle futée, qu’elle répond de façon négative à une scène que l’on trouve dans un film d’Andrei Tarkovski : « La musique, elle, qui procède le moins du réel, touche au fin fond de l’âme. Qui a fait qu’il en soit ainsi? » disait en effet son Stalker, son « qui » évoquant Dieu.
Cela dit, si János Valushka me plait bien avec sa bonté naturelle et la foi qui l’habite, car nul doute que celui-ci croit fermement en Dieu - n’est-il pas en effet le seul habitant de cette ville qui ait eu le courage d’affronter cette baleine géante que l’on a exposée sur la grand place, sa foi le protégeant de la mort, de cette mort qu’elle est avant tout? De plus, à connaître ce repos de l’âme que d’autres iront chercher dans la destruction, la ruine pouvant elle aussi l’offrir dans la mesure où, toutes choses étant détruites, il n’y a plus rien à faire ni à penser, pour se rendre compte, en définitive, qu’ils auront tout entrepris en vain, la peur du néant de la mort, soit exactement ce qu’ils voulaient fuir, les rattrapant, le spectacle donné par un vieil homme décharné debout dans une baignoire à évoquer la mort prochaine et inéluctable, la leur rappelant, n’est-il pas aussi ici le seul qui puisse dire au petit prince, à ce petit prince qu’on ne verra certes jamais mais dont on peut quand même dire qu’à prôner l’anéantissement il relève des ténèbres, qu’il est celui qui sait puisque, miracle de la foi, pour lui la mort n’est pas la fin de tout? - c’est également parce que cette bonté qu’il donne sans compter agit sur lui comme un véritable piège.
Du reste, à assister son prochain, sa compassion l’y incitant, et à constater l’ampleur du mal qui régit ce monde foncièrement méchant, chaque geste de sollicitude qu’il commet l’y contraignant et pour cause la charité ne se donne qu’en se frottant au malheur, János, comme le prince Mychkine, deviendra fou. Certes, sa folie remettra Eszter sur la voie de l’amour et de l’harmonie avec autrui puisqu’il décidera de le protéger, de le protéger comme un père le ferait pour un fils malade, mais bon sang, comme il en prend un coup, ici, l’homme faible défendu par ce cher Andrei Tarkovski, puisque János, parangon d’homme faible à n’être que bonté et candeur, plie plie plie pour finir par se rompre lui aussi.
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