En 1959, Jean Gabin disait que le cinéma, c’était du vent, de l’illusion, des bulles et du savon. Pour avoir tourné six ans plus tôt Touchez pas au Grisbi, le film de Jacques Becker, l’acteur français numéro un aurait pu dire aussi du septième art qu’il n’était parfois que pommade, cirage de pompes et autres brosses à reluire tant Max, le gangster qu‘il y interprète, fleure bon ces personnages que l’on a créé expressément pour relancer des carrières injustement moribondes, des carrières, comme la sienne, que seuls le temps qui passe, les modes qui changent, les exils dérangeants et les coups de tête ont freinées.
Diable!, par respect pour Becker, pour l’admiration que je porte depuis toujours à l’immense Gabin, comme j’aimerais pouvoir ne pas y croire. Mais, peut-on, en toute décence, résister à la tentation du voile pudique lorsque derrière gesticule une médiocre vérité, se profile la réalité des businessmen?

Pour avoir vu les aventures de Max et de son copain-boulet Riton, que dis-je, vu? enduré! car on ne peut qu’endurer les aventures de ces deux vieux de la vieille qu’un clan de jeunes méchants aux carrures d’athlètes asticotent afin de dérober leur magot, ces quatre-vingt seize kilos d’or fin qu’ils dérobaient tous deux à Orly afin de s’assurer une retraite plus que confortable, tant elles sont conformes à un "milieu" typiquement cinématographique, tant elles distillent des pratiques et des manières de faire de bandits de dimanche soir passé, peinards en famille, devant la télé, tant elles font l’apologie des vilains, tant elles massacrent les gens honnêtes : des ventrus, des binoclards, des vieux pleins de tics, « ces caves qui ne doutent de rien! », tant, aussi, elles sont peu inspirées, filmées, comme si Becker traînait la patte, comme s’il avait lui-même dans le dos l’une des nombreuses sulfateuses que son film allait mettre en
scène, et pour avoir relevé, tout le temps que durent ces pénibles aventures tous les ingrédients d’une recette spécialement inventée pour faire du Gabin scoumounard d’avant la guerre et même d’après la guerre - pour preuve, on pourrait citer les trois Lacombe -, un héros des temps modernes et cela, sans avoir à fournir beaucoup d‘efforts, comme il me semblait les entendre tous ces gens de pouvoir et d’argent!
Et je me disais alors : quel deal facile que le leur puisqu’en 1950, Maitre Jean, à ne pas être physiquement abimé par les ans, à ne pas être moralement entamé par dix petites années d'exil et de mélodrames besogneux, facilitait, on ne peut mieux, son retour au premier plan. Pour tous les professionnels, il restait, c'était clair : une valeur sûre. Seulement voilà, en 1950, dans les rues, on bâillait d’optimisme, on conjuguait les guerres passées au passé, d’elles on voulait tout oublier, d’elles on ne voulait rien retenir, on criait futur, on voulait vivre pleinement le rêve américain même si c’était avec une bonne trentaine d’années de retard. Aussi, si l’acteur devait réoccuper le devant de la scène, reprendre sa place de numéro un, il fallait que disparaissent et la casquette de tous ces combats de cœur qu’il perdait d’avance et la noire mélancolie d’avant guerre et les larmes qui coulaient avec. Et dans Touchez pas au Grisbi, c’est exactement ce qui va se passer.
Et de fait, un gangster tiré à quatre épingles, dominateur, séducteur et, bien sûr, vainqueur va remplacer le prolétaire en détresse ou ce militaire qui ne l’était pas moins à être embarqué dans des batailles bien trop grandes pour lui, l’argent sera le seul combat qu‘on y mènera, le machisme triomphera du romantisme, l’action prendra le pas sur le discours, l’argot chassera les traits d’esprit et si l’on pleurera, ce ne sera jamais que sous les baffes que le Gabin nouveau distribuera impunément, comme s’il avait tout oublié de Jacques de la Bête Humaine, de Pepel des Bas-fonds, de François du Jour se Lève, de Jean du Quai des Brumes, d’André de Remorques, de Lucien de Gueule d’Amour, du Lieutenant Maréchal de la Grande Illusion, de leurs humeurs, de leurs colères et de leurs bonnes claques, bonnes en effet, car elles étaient justifiées, d’écriture utile, celles-là.Grâce à quatre millions de billets vendus lors de sa sortie, grâce à quatre millions de spectateurs qui vont, pour la plupart, plébisciter le gangster Max - ce Gabin nouveau -, Touchez pas au Grisbi tapera dans le mille. Tant mieux pour Jean Gabin, même si à enfiler son nouveau costume, son nouvel habit de lumière, il nous disait, à nous, fans, et même archi-fans, du François du Jour se Lève : y a plus de Jean! - de ce Jean-là du moins -, et tant pis pour Jacques Becker, parce qu’en plus de n’avoir servi ici que de catapulte, que de rampe de lancement, il nous gratifiait d’un discours sur la bonne, indéfectible, irremplaçable amitié virile plutôt déplaisant dans la mesure où il se construisait entièrement sur le dos des femmes : leur soi-disant opportunisme inné avec Marinette, le médiocre : « Souvent femme varie, bien fol qui s’y fie. » avec Josy et toutes les autres ramenées à la bagatelle, ce pour quoi elles seraient faites, décidément, sur ce film, comme le cinéaste était loin de son Trou.

« On ne peut pas raconter ça. Personne ne peut se représenter ce qui s’est passé ici. Impossible. Et personne ne peut comprendre cela. Et moi-même aujourd’hui…», Simon Srebnik, de retour à Chelmno. A Chelmno, où, entre 1941 et 1945, 400000 Juifs périrent dans des camions à gaz. Il est l’un des deux seuls survivants.
« Je t’envoie une photographie de ma fille adoptive. Regarde-la bien et souviens-toi que des enfants comme elle étaient jetés dans des fours en flammes. Essaie seulement d’imaginer que ma petite Tulcia est l’une des rares survivantes et que des centaines de milliers d’enfants tout pareils furent engloutis dans les chambres à gaz. Si tu as l’imagination malade, peut-être arriveras-tu à te représenter la scène, mais si tu es une personne normale, jamais tu n’arriveras à donner vie à de telles horreurs, malgré tous tes efforts d’imagination. », extrait d’une lettre d’un avocat juif envoyée le 2 décembre 1945 à un ami. (Source Gilbert)
« Si l’on pose la question du pourquoi – pourquoi les Juifs? pourquoi le génocide? – il y a une sorte d’obscénité, une obscénité du projet de comprendre cela. Il y a bien sûr des raisons et des explications. Mais ce ne sont que des conditions nécessaires, en aucun cas suffisantes. Il faut passer au génocide : il y a un gouffre entre les conditions et le passage à l’acte. […] Cette envie de comprendre est un refus de voir mentalement de face le projet, c’est l’éviter, le contourner pour ne pas voir le génocide. Je refuse cette latéralité. Quand on entre dans la chaîne des raisons, on n’est pas loin de la justification. Le refus de comprendre a été pour moi une condition nécessaire. Cet aveuglement, c’était la clairvoyance même. », Claude Lanzmann, le réalisateur de Shoah (Source Cndp)
« Le mal imaginaire est romantique et varié, alors que le mal réel est sombre, monotone, dépouillé, ennuyeux. », Simone Weil, philosophe.

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[Raül Hilberg]

Quand on lit ces quatre témoignages, on se demande bien pourquoi tant d’œuvres de fiction ont mis en scène le génocide juif, puisqu’à ce dernier, il n’y a rien à comprendre, puisqu’essayer de le comprendre c’est s’éloigner de la brutalité de sa réalité, puisque la mort industrielle ne peut pas être une affaire d’art, l’art ne véhiculant qu’un message d’artiste, en rien la Vérité, puisque même les survivants ou les témoins ne peuvent pleinement retransmettre ce qu’ils ont vus. Pour preuve, nous, qui avons vu le Shoah de Claude Lanzmann, soit dit en passant, avec le Loridan-Ivens le seul film non documentaire qui vaille d’être vu sur le sujet, avons-nous bondi de notre chaise d'émotion lorsque nous entendions Jan Karski, le chargé de mission auprès de la résistance polonaise, nous raconter ses deux visites du ghetto de Varsovie comme lui le faisait devant la caméra? Certainement pas. Et pour cause, la chose est impossible : les mots sont bien trop petits pour retranscrire l’enfer qu’il avait vu et cette puanteur dans la ville, ces centaines et ces centaines de cadavres nus dans les rues et les milliers de regards déjà morts qu’il décrivait bien trop grands pour pénétrer dans nos cervelles d‘épargnés.
Quant à ce grand mal sur lequel on philosophe tant et le plus souvent pour rien, laissons une fois encore la parole à Claude Lanzmann, car il dit sur lui les mots justes, les mots qu’il faut : « Il y a plus de vérité dans la confirmation triviale que dans des réflexions idéalistes sur le mal, comme, par exemple, lorsque le chauffeur de la locomotive raconte comment il amène les prisonniers à la rampe. » Qui l'entendra devrait en être persuadé.

« La terre entière se servait des mêmes mots. Or, en se déplaçant vers l'orient, les hommes découvrirent une plaine dans le pays de Shinéar et ils y habitèrent. Ils se dirent l'un à l'autre : « Allons! Moulons des briques et cuisons les au four. » Les briques leur servirent de pierre et le bitume leur servit de mortier. Et ils dirent encore : « Allons! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre. »
L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils d'Adam. Et il dit : « Eh! Ils ne sont tous qu'un peuple et qu'une langue et c'est là leur première œuvre! Maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu'ils auraient projeté! Allons, descendons et brouillons ici leur langue, qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres! »
De là, l’Eternel les dispersa sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi lui donna-t-on le nom de Babel car c'est là que L’Eternel brouilla la langue de toute la terre, et c'est de là que l’Eternel dispersa les hommes sur toute la surface de la terre. »
Genèse, 11. Naqoyqatsi est le dernier volet de la trilogie des qatsi que Godfrey Reggio tournait entre 1983 et 2002. Et ce n’est pas par hasard si ce film, qui n’en est même pas un et qui n’est pas non plus un documentaire à n’être qu’une suite d'images un peu folles, débute, plein champ, sur une gravure de la tour inachevée de Babel et enchaîne directement sur des plans, tous plus vertigineux les uns que les autres, d’un bâtiment, certes, à l’architecture imposante, aux dimensions mégalomaniaques, bâti à l’échelle de Dieu, mais aussi aux vitres brisées, aux plafonds délabrés, aux poutres de fer rouillé, aux intérieurs abandonnés, aux planchers couverts de gravats, bref, triste et solitaire comme le sont généralement tous les monuments en péril.
Certes, pour que la succession de ces séquences apparaisse sensée, association judicieuse, il faudra attendre que s’en aillent et le chant plaintif du violoncelle de Yo-Yo Ma qui les illustrent, et un enfer de gaz et d’eau, et cette mer d’où tout est venu, et une montagne naissante, et le chaînon manquant - un fondu au blanc en fait, afin que l’homme civilisé puisse jaillir du néant en toute décence -, et qu'arrivent
, surgissant d’un autre néant, celui formé par des siècles et des siècles d’Histoire violente, les 1 et les 0 de notre univers numérique, les epsilons, les exponentielles et les racines carrées de nos formules mathématiques, bref, toutes ces intelligences, toutes ces cervelles mises au seul service de notre chère science, d’une science bien décidée à percer les mystères de la Création, et si savantes que d’ici peu, du haut d'un bâtiment à l'architecture imposante, aux dimensions mégalomaniaques, elles pourraient tutoyer Dieu, lui ôter la majuscule puisqu’elles sauraient alors qui Il est et où Il se cache.
Un tourbillon de 1 et de 0 qui s’élève en tunnel jusqu’au Ciel afin d‘en percer le secret, des millions de 1 et de 0 qui tombent, impuissants, en pluie inutile dans une mer furibonde, quand bien même quatre mille ans les séparent, la tour de Babel et la construction aux proportions gigantesques filmés par Reggio s’apparient parfaitement parce qu’elles se ressemblent. En effet, toutes deux disent l’arrogance de l’homme et la colère qui la punit, l’homme défiant Dieu grâce à la puissance de son cerveau et Dieu corrigeant l’homme pour oser agir avec tant de désinvolture et de vanité.Des 1 et des 0. Et pendant que les scientifiques arpentent le monde, numérisent la moindre de ses cellules vivantes, la moindre parcelle de Dieu, pour le simple amour de soi, pour traquer le Père, d’autres 1 et 0 font bander les boursicoteurs. Et pour que ces chiffres puissent s’afficher sur leurs compteurs en nombres imprononçables tant il y aurait de zéros derrière le un, ils font marcher les militaires. Droite gauche, droite gauche disent ceux-ci à l’entrainement. Dollars, roubles, euros, roupies, dinars, yuan disent les autres lorsque, blindés, surarmés par les 1 et les 0 de la science, les soldats marchent sur les têtes de leurs voisins.
Reggio filme ici des tueurs téléguidés depuis les places financières, Malick faisait dire à son sergent Welsh : « La guerre, tout ce foutoir, c’est pour la propriété » et Godard pensait de même dans ses Carabiniers. Et six millions d‘innocents, à périr dans des camps ou dans des champs au nom de l’argent, et non pour des motifs raciaux, confirment cette sinistre farce. Naqoyqatsi, en langage Hopi, ça veut dire une vie où chacun tue l‘autre, la guerre comme principe de vie. Et sortent de cette infâme tragédie, en héros, couverts de lauriers : les maitres de guerre, les hommes politiques et les inventeurs de la bombe H.
Il fut un temps où Dieu était une star. Notre siècle et notre occident en ont fait un has been, car, quand ce n’est pas les maitres de guerre, les hommes politiques et les inventeurs de la bombe H qui lui chipent sa couronne d‘idole, ce sont les sportifs de haut niveau et les vedettes du showbiz qui le font.
Naqoyqatsi : une civilisation de la violence, nous répète Reggio, lorsqu’il filme ces athlètes de la piste ou de la scène comme des automates propulsés, désarticulés, gonflées, violentées par les 1 et les 0 de la science et de la finance.
« Je la regarde » disait Marilyn Monroe à un Truman Capote qui s’inquiétait de la voir si longtemps se mirer dans une glace. Diable! Comment oublier la blonde des blondes, quand défilent sous nos yeux deux zombies numériques, comme elle : des stars fabriquées de toutes pièces par le sale argent de l’industrie du rêve?.
Naqoyqatsi : une civilisation de la violence, nous répète encore Reggio, lorsqu’il nous filme nous faire violence, pantins attirés et tirés que nous sommes par toutes ces stupides marionnettes quand ce n’est pas par les marques, ces autres idoles, à normer selon lui - et comme il est difficile de le contredire! -, la beauté des femmes, les soirées entre amis, nos gadgets, nos vêtements, notre bouffe, notre culture, nos vacances, et même nos choix politiques.
« Est-ce ainsi que les hommes vivent? » disait le poète. Et Reggio de répondre un oui brutal, désagréable de franchise, tout en pensant que Naqoyqatsi n’est pas le monde que les gens veulent. Ainsi, une femme se cache les yeux pour échapper à la violence du dehors; une autre souffle sur sa main comme pour nous dire : « Dans tout ça, je ne vois qu’un monde de fumée. »; une autre encore n’a d’autre choix que de baisser le rideau de ses paupières, la musique qu’elle écoute et qu’elle fredonne ayant accaparé tout son être; et enfin, mille figures d’hommes et de femmes, asiatiques, européennes ou noires, vont s’illuminer d’un immense sourire parce qu’ils auront reçu l'amour. L'amour, ils le savent pourtant tous, qu'il est la clé pour une belle humanité, alors
pourquoi derrière leurs visages, capables de lumière, existent la violence, les guerres, les sinistres 1 et 0 de la science et de la finance?

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Avant de conclure sur ce parachutiste qui n‘est jamais qu’une vraie-fausse lueur d’espoir pour l’humanité à vivre son bonheur de liberté entre ciel et terre, plus proche de Dieu que des hommes, dégagé qu’il est des pesanteurs terrestres, Reggio va filmer longtemps et durement notre belle civilisation de la violence, les pesticides de l'agriculture intensive, les barrages, les échangeurs routiers, les mégapoles, les usines polluantes et l'automobile chanter à la Nature sa messe des morts : un livret pour un opéra sauvage, des images pour que l’on ne ressorte pas de son Naqoyqatsi les mains dans les poches ... et une vietnamienne, son beau visage déchiré par les pleurs et ses deux mains collées sur une vitre comme si elle voulait l‘abattre afin de pouvoir s’échapper de son univers de violence, pour qu'on ne l'oublie pas avant longtemps.
(modifié le 04/05/2008)

Si, à Orange, on avait prédit à Lucien Bourrache, qu’un jour une femme allait lui dire : « Tu as eu ton compte? Mais c’est rien à côté de ce que je te réserve! M’attendre pendant des heures, pendant des jours, ca va recommencer et quand je voudrais! Tu te traîneras sous mes fenêtres, tu me téléphoneras jours et nuits et je te jure que mes larbins sauront te traiter comme il faut! », il ne l’aurait pas cru, puisqu’à Orange, c’était les femmes qui l’attendaient pendant des heures, pendant des jours, qui se traînaient sous ses fenêtres, toquées qu’elles étaient toutes, les jeunes comme les moins jeunes, de sa petite gueule de mâle bien faite et de ses larges épaules qui, sûrement, leur paraissaient plus larges encore recouvertes, qu’elles étaient, par la cape du prestigieux uniforme des spahis. « Bourrache est un sous-officier exemplaire, intelligent, ponctuel et sobre, mais il plait aux femmes. Pourquoi? Comment?, Ca! » dira de lui son capitaine, tout autant soufflé par le succès auprès des femmes de son sous-officier que par cette question que, décidément, il ne parvenait pas à résoudre. Un étonnement récurrent pour lui que toutes ces femmes folles d’un seul homme mais qui aurait pu se muer en franche et permanente stupéfaction s’il avait su que, toujours, du haut de son cheval, cet homme regardait ses admiratrices de haut, les contemplait, le dos bien plus raidi par la vanité que par la rigueur militaire et les lèvres bien moins tendues par un sourire sincère, joyeux et reconnaissant que par la tromperie et la condescendance. Diable!, il fallait bien donner quelque chose à toutes ces drôles qui, folles d’amours romantiques, enfermaient leurs maris dans leurs caves lorsque les trompettes et les tambours sonnaient le retour en ville de leur beau militaire; qui, folles de jalousie et de rancœur, inventaient de vraies plaintes pour se venger de ses faux mots d’amour; qui, folles d’espoir, qui, folles amoureuses d‘amours splendides, troquaient leurs savates qu’elles traînaient tout le temps de son absence pour du rouge sur leurs ongles et des crans plein leurs cheveux le jour de son retour afin d’arracher de ses yeux, bleus comme la mer, une promesse de doux rendez-vous sous la lune. Oui, il fallait bien leur donner quelque chose, à toutes ces folles de lui, parce qu‘elles ne savaient pas, toutes ces folles tout court, ce qu’il pensait d’elles : « Toutes ces femmes sont seules, elles s’ennuient. Moi, c’est quand je suis avec elles que je m’ennuie. Ah la la, tout ça, ça ne vaut pas un bon copain! », que, roublard, il se servait d’elles pour vivre confortablement et gratuitement, que, chipé de sa propre personne, leur amour, sottement dévot, ne faisait que servir et renforcer cet amour-là. Elles l’aimaient à la folie et lui, grâce à elles, s’aimait à la folie. « A en perdre la tête », comme le dira si bien son copain René lorsqu’il lui vantera le succès commercial de ce portrait de lui-même que le père Truche avait expressément tiré de plein pied pour que toutes ces femmes ne ratent rien de sa magnificence.
Oui, à Orange, Lucien aurait pu se moquer de sa diseuse de mauvaise aventure car, bien que, sous son soleil de plomb, écrasant à rendre indolents les gamins de dix ans, il fréquentait assidûment le lit des femmes, il ne savait rien de l’amour, que l‘amour c’était savoir attendre pendant des heures, pendant des jours, que l’amour pouvait se faire traîner sous des fenêtres et téléphoner jours et nuits ceux qu’il avait harponnés. Ce bel amour qui nous tue à n‘être qu‘attentes.Elles étaient trop belles, ces mains, pour refuser de faire l’effort de contourner ce fichu comptoir qui le séparait de leur propriétaire. Elle était trop belle, cette femme, pour ne pas l’inviter. Elle était si différente de toutes celles qu‘il avait connues jusque là pour que s’envolent, comme le faisaient ses rêves au son du clairon, et les mille cloches orangeoises, et sa fière capote de spahi, et la flatteuse photo de Monsieur Truche, et même son bon vieux copain René. Elle était si mystérieuse pour ne pas lui sacrifier les dix mille francs qu’il venait de recevoir en héritage. Elle était si peu folle de lui pour l’aimer comme un fou!. Ce n’était peut-être qu’une aventurière, qu’une vamp de casino, mais, ce soir-là, elle avait beau le mettre en garde contre elle et son funeste destin, Lucien n’écoutait que son cœur : « Aujourd’hui ce n’est pas un jour comme les autres, et dans ces moments-là, il faut faire des choses pas comme les autres. Perdre ou gagner, ça m’est égal. Savez-vous ce qui m‘intéresse, c’est d’être ici, moi, dans cette salle, et d’avoir le cœur qui bat très fort. Pas pour les billets, bien sûr, mais à l’idée de vous attendre. » Et finalement, elle était trop belle, Madeleine, pour ne pas faire fi de cette porte qu’elle lui avait sauvagement claquée au nez.
Et le voilà, ce fou d’amour, qui quittait Orange pour Paris. A Paris où une simple blouse de typographe allait l’habiller. A Paris où il ne serait plus « qu’un homme comme les autres, qu’un homme qui devait payer quand il avait soif ». A Paris où l’amour le ferait attendre pendant des heures, pendant des jours. A Paris où, grâce à l’amour, ses petites femmes d’Orange prendraient, sans le savoir, une bien plaisante revanche sur ce qu‘il avait été : « Les hommes, les femmes, je faisais ce que j‘en voulais avec mon bel uniforme et ma bonne gueule. Et puis, depuis le jour où je vous ai connu, plus rien!. Si pour vous, Cannes, ce n’était rien, moi j’en ai fait quelque chose. Vous ne savez pas ce que c’est que d’attendre! » dira-t’il, placé dans la peau de ces amoureuses qu’il méprisait, lorsqu’il retrouvera Madeleine.
Et le voilà dans le lit de sa belle pour valser avec son corps, et lui, sa tête soulée de cette danse, sa tête remplie d'étoiles, croyait revivre les Buttes Chaumont, écrire pour de vrai, maintenant qu'il était là, entre les draps de sa déesse, ce mot qu'il gravait alors dans la pierre et qu'il avait choisi si long parce qu’il avait toujours pensé que Madeleine, l’amour, le vrai, était grand et devait durer longtemps. Seulement voilà, si l'amour, le vrai, était grand et devait durer longtemps, il était aussi un sentiment tellement fort, tellement propre à soi, qu’il était impossible de le transmettre à l’être aimé.
« Anticonstitutionnellement, qu’est-ce que ça veut dire? » lui demandera Madeleine, et lui de répondre : « Ca veut dire que je t’aime! », et elle de lui retourner deux yeux ronds, et lui de ne pas comprendre ses deux mirettes pleines de points d’interrogation. Ce bel amour qui nous tue à n‘être que deux corps sans têtes, à ne jamais savoir si l‘autre veut s‘assoir, marcher ou prendre un verre.Il l’aimait à la folie et elle ne l’aimait qu’en courtisane, qu’en femme qui avait très bien compris que l’amour ne rimait pas avec toujours, que l’amour n’était que du bon temps et que le plaisir que se donnaient les amants n’habillait jamais la chambre qui les abritait, aussi, après avoir appris l’affreuse vérité de la bouche de sa mère : « Mon ami, tous ces meubles, tous ces tapis, tous ces bibelots, tout ça ne s’est pas trouvé sous le pied d’un cheval. Madeleine a des besoins! Vous ne vous rendez pas compte du tort que vous lui faites! Son protecteur a l’esprit large, c’est un homme bien élevé mais qui n’aimerait pas qu’on lui préfère n’importe qui. Mais mon ami, regardez vous dans une glace! », et entendu sa Madeleine le chasser de chez elle, il quittait Paris pour Orange. A Orange où un simple tablier de bistrotier allait l’habiller. A Orange où « A l’Ami Lucien » allait remplacer la prestigieuse caserne des spahis. A Orange où ses petites femmes ne le reconnaitraient plus. A Orange où il retrouverait un René transfiguré, amoureux qu‘il était « d’une de ces femmes, trop belles, qu’on se sent prêt à faire tout ce qui leur passe par la tête. »
Lucien avait très vite su que cette femme qui faisait dire à son ami : « Tu penses que tu vas lui dire quelque chose d‘extraordinaire, tu regardes ses yeux et tu n’oses plus rien dire du tout! » était sa Madeleine, n’était qu’une Madeleine faussement amoureuse, qu’une Madeleine lancée à sa poursuite. Et comme René était son René, il avait voulu le prévenir mais comment aurait-il pu arrêter ce tchoutchou de l’amour qui emportait son camarade de toujours, maintenant qu’il savait, qu’à faire voir toutes choses lumineuses, celui-ci était inarrêtable? « Tout ce roman que tu inventes d’une femme à ta poursuite, c’est de la blague. Moi, je l’ai vue gaie, heureuse. Elle se fout de toi mon vieux. Tu te crois toujours gueule d’amour mais je ne suis pas n’importe qui. Une femme peut me préférer à toi sans être folle pour ça. Je l’aime et je cours ma chance contre n’importe qui. Même contre toi! » lui dira René, certes aveuglé par l‘amour, mais aussi mu par un besoin de revanche sur ce Lucien sempiternel premier de la classe! Ce bel amour qui nous tue à nous faire voir de simples grains de sable comme de belles montagnes et les montagnes infranchissables comme de simples grains de sable.
A Orange, et comme Lucien l’avait pressenti, Madeleine n’était venue que pour le reprendre, comme une mémère l’aurait fait avec son bon gros toutou, chéri et tout, mais au sale caractère fugueur. Parce qu’il savait qu’à Paris l’attendrait la même vie de chien - la laisse, la niche et les promenades -, que cet amour, à se faire à trois, aurait encore, et toujours, la même drôle de gueule et que jamais ses sentiments, pour elle restés les mêmes, n’enteraient par la porte de l‘appartement parisien, il lui avait dit : « Va-t’en, j’ai eu mon compte ». Et Madeleine, vexée, avait répondu : « Tu as eu ton compte? Mais c’est rien à côté de ce que je te réserve! M’attendre pendant des heures, pendant des jours, ca va recommencer et quand je voudrais! Tu te traîneras sous mes fenêtres, tu me téléphoneras jours et nuits et je te jure que mes larbins sauront te traiter comme il faut! »Si deux ans plus tôt, dans cette bonne vieille ville d’Orange, on avait prédit à Lucien Bourrache, alors le chouchou de ces dames, qu’un jour une femme allait le faire ramper, il ne l‘aurait pas cru. Comme il n’aurait pas cru non plus, à ne rien savoir encore des choses de l’amour, qu’on pouvait tuer pour lui.
Ce bel amour qui nous tue. Et ce bon copain qui n’est rien comparé à lui, même si Grémillon nous dit ici le contraire, nous rappelle, par le biais de ce René prêt à se couper les deux bras pour son ami Lucien, qu’à être plus fidèle qu’une blonde, il est c’qui a de meilleur au monde.
(modifié le 22/04/08)

L'Aurore (F.W. Murnau)

Publié par karamzin | 19:29 | | 16 commentaires »

« Avant ils étaient comme des enfants, toujours insouciants et rieurs …»
C’était l’été, le temps des vacances, alors la femme de la ville s’en était allé à la campagne. Mais là, toutes les nuits coupée de ses folles nuits citadines, elle se desséchait d’ennui. Quant à sa cuisse légère et parfaitement galbée, elle s’impatientait de trouver l’homme qui saurait l’admirer. A tel point, d’ailleurs, que la femme de la ville avait fini par le siffler.
C’était l’été, aux champs le temps des vacances, alors le paysan s’était empli de l’oisiveté qui l’entourait. Avachi sur sa chaise, les muscles en sommeil, il regardait son épouse dresser la table mais ne voyait plus en elle qu’un corps bien trop sage et dans les assiettes qu’elle disposait soigneusement devant elle qu’une vie monotone. Et pour cause, dans son cerveau d’homme inoccupé, le vice avait fait un trou immense. Et la Bête s’était glissée dedans, tenant, au bout de ses doigts, des images de femmes aux cuisses légères et parfaitement galbées. A la vue de ces libertines qui sauraient épuiser l’animal qui gesticulait en lui, le paysan en était même venu à regretter l’union sacrée qui le reliait à son épouse. Comment, en effet, prendre cette douce et chaste comme la Bête l‘entendait puisque le mariage l’avait acculé à bâillonner la Bête? : « Guide-la, aime-la et protège-la de tout mal. » lui avait dit le curé!.
Avachi sur sa chaise, les muscles en sommeil, le paysan brûlait tout entier de ce feu qui, à chaque fois qu’il était inoccupé et depuis qu’il était homme, s’allumait depuis son bas-ventre. Et son épouse ne pouvait pas éteindre cet incendie. Et il lui en voulait. A tel point, d’ailleurs, qu’il avait fini par entendre la femme de la ville le siffler.
Certes, avant de la rejoindre, il s’était battu avec sa conscience. Quitter cette femme qui lui avait tout donné, et son temps, et son amour, et un enfant, lui était en effet pénible, mais, à la campagne comme à la ville, le corps finit toujours par triompher d’une tête vide, par avoir la peau des épouses aux corps bien trop sages, aux corps guindés comme leurs tables parfaitement dressées. « Avant ils étaient comme des enfants, toujours insouciants et rieurs, mais maintenant le voilà ruiné par cette femme de la ville. Et sa femme reste seule.»
Et elle était là, sous la lune, sous son astre, son impériale reine de la Nuit. « Vends ta ferme, tourne la page, viens avec moi à la ville!. » lui disait-elle et lui acquiesçait, chipé qu’il était de ses brûlants baisers. « Tu pourrais la noyer, retourner la barque et faire croire à un accident! » lui soufflait-elle encore avant d’être renversée, sa gorge prise et sa langue réduite au silence par les puissantes mains du paysan, d’un paysan qui venait de se faire rattraper par l’insupportable image de son foyer abandonné. Mais, à la campagne comme à la ville, le corps de l’homme désoccupé finit toujours par dire oui à la cuisse légère et parfaitement galbée de la femme de la ville, aussi, le paysan s’en était retourné chez lui, en emportant sous son bras le bouquet de joncs que sa tentatrice l’avait aidé à cueillir pour qu’il puisse échapper au péril de sa barque retournée. Et parce qu’elle avait eu la tête de son épouse, pour lui, Salomé avait fait danser tout son corps et tout son corps lui rappelait son obsédant chant de sirène : « Viens avec moi à la ville! Viens avec moi à la ville! Viens avec moi à la ville! »
C’est l’histoire de l’homme et de sa femme et cette histoire est de partout et de n’importe quand, car, qu’elle soit citadine ou campagnarde, la vie est toujours la même : elle est parfois amère, parfois douce.
Et amère, la vie l’avait été pour elle lorsque, dans et pour la Nuit, son homme l’avait quittée. Mais, maintenant, qu’elle le regardait endormi dans leur lit, tombaient de ses mains toute sa tendresse de mère et mille douces caresses d’épouse, une enfilade de gestes de femme aimante entrecoupée de gestes de femme amante.
« Les prêteurs pillaient la ferme » mais à la ferme, cette nuit-là, l’épouse s’endormit paisible. Et heureuse, elle se réveillerait, car au bout de ses yeux irait son mari revenu et un mari bien revenu puisqu’il lui proposerait de l’emmener sur l’eau. Mais pendant qu’elle courrait, comme une gamine, chercher châle et chapeau, lui, vampirisé par le désir, s’emparerait du bouquet de joncs.Tout à l’envers. Oui, dans cette barque, tout lui paraissait aller à l’envers. Son paysan ramait la tête dans les épaules et il avait reconduit leur chien à sa niche. Bon sang, qu’avait-il? se demandait-elle, le bonheur d’être là quittant lentement ses yeux et les peines de la veille subitement ressuscitées lui cintrant les lèvres en un sourire inquiet.
Pour le savoir, elle avait, bien sûr, tordu son cou, délicatement, en un mouvement de mère, mais à la tendresse de son visage avait répondu des yeux d’assassin. Et il s’était levé, la tête toujours encapsulée dans les épaules, et elle avait alors su qu’il allait la déboutonner sauvagement puis la jeter à l’eau. Aussi avait-elle sifflé Dieu. A tel point, d’ailleurs, qu’Il avait fini par l’entendre. Une cloche, au loin, avait, en effet, répondu à sa détresse et son rameur ramait maintenant comme un forcené, comme s’il voulait, avec sa conscience réveillée par Dieu, se fuir lui-même. « N’aie pas peur! », lui criait-il depuis sa barque arrimée, mais l’épouse, affolée, courait toujours plus vite, si vite, tellement vite qu’elle finissait par chuter dans un tramway surgi de nulle part.
Et les voilà tous deux à la ville. Perdus dans ses rues. Assommés par son tintamarre. Et là, dans ce salon de thé tout en vitres et tout en manières, des gens assistaient, indifférents, à la danse du paysan repentant et de son épouse meurtrie. Une valse à deux temps, un pas en avant, un pas en arrière, toujours la même, une part de gâteau mais elle pleurait dessus, un bouquet de fleurs mais elle pleurait dessus, une brassée de caresses mais elle pleurait dessus.
Et ils réentendirent Dieu. « Guide-la, aime-la et protège-la de tout mal » disait Sa Voix dans cette église de béton et de théâtre et la Bête en lui, trompée, regagnait son trou, emportant avec elle ses images de femmes aux cuisses légères et parfaitement galbées. « Veux-tu l’aimer? » disait encore La Voix et lui, lui disait oui. Et elle, maintenant qu’elle le regardait mouiller sa robe avec ses larmes, ne lui disait plus non. Alors de ses mains étaient tombées toute sa tendresse de mère et mille douces caresses d’épouse, une enfilade de gestes de femme aimante entrecoupée de gestes de femme amante.
C’est l’histoire de l’homme et de sa femme et cette histoire est de partout et de n’importe quand, car qu’elle soit citadine ou campagnarde, la vie est toujours la même : elle est parfois amère, parfois douce.
Et douce, la vie l’était à nouveau. Même ici, à la ville. Car leur amour, que l’épreuve avait rendu plus fort, les protégeait de ses besoins inutiles. Ainsi, avec leurs cœurs soudés et blindés par l’essentiel, se retrouvaient Gros-Jean comme devant des barbiers maniérés, des manucures que des barbiers maniérés avaient spécialement choisies pour leurs cuisses légères et parfaitement galbées afin de mieux vendre des besoins inutiles, des hommes dont le cerveau était en permanence inoccupé et donc forcément équipé d’un trou permanent par lequel la Bête pouvait aller et venir à sa guise, et même d’un photographe salace, certes déplaisant à voler des intimités mais ô combien avisé à estimer l’art en tous points inférieur à l’amour!
Mais, à la ville comme à la campagne, le corps d’un homme oisif finit toujours par se faire rattraper par son démon. Et il savait ce que ça voulait dire ce petit cochon sur lequel le paysan s’acharnait. Des balles en coups de reins ces balles qu’il lui lançait! Et ça lui était insupportable, aussi, il avait fini par s’échapper de son stand de foire. Et tous de lui courir après, y compris l’épouse du paysan qui rêvait alors d’amour en joue contre joue, tout en doigts entrecroisés, comme elle le faisait toujours lorsqu’elle rêvait d’amour. Mais après une danse païenne célébrant à la fois la capture du mignon fugitif et les valeurs campagnardes, après cette fête des corps qu’elle avait bizarrement déclenchée et qui faisaient tomber les bretelles des robes des dames et loucher les hommes sur leurs seins, celle-ci, désormais, ne rêverait plus d’amour en joue contre joue, tout en doigts entrecroisés, comme elle le faisait toujours lorsqu’elle rêvait d’amour car elle savait maintenant comment éteindre cet incendie qui, à chaque fois que son époux était inoccupé et depuis qu’il était homme, s’allumait depuis son bas-ventre. Oui, dès la fin de cette danse, elle avait compris que, pour tuer définitivement la femme de la ville, cette femme à la cuisse légère et parfaitement galbée, il fallait provoquer son époux, s’offrir à lui, ne plus faire de son corps une table parfaitement dressée. Du reste, en payant, de son propre argent, la moitié de la note exigée par le placier de ce lieu de plaisirs dans lequel tous deux avaient pris du bon temps, n’avait-elle pas cautionné ce contrat qu’elle se proposait à elle-même, son renouveau, sa renaissance sexuelle? Certes, il lui faudra le hasard d’une tempête, d’une tempête qui tentera de la noyer, d’une tempête qui tentera aussi de tuer un dieu de néons et d‘illusions, d’engloutir sous la poussière le monde insignifiant de la ville, pour qu’elle puisse enfin dénouer ses longs cheveux dorés et coller sur ses lèvres non plus un sourire de sainte mais celui d’une femme sensuelle.
« Avant ils étaient comme des enfants, toujours insouciants et rieurs. », et ils le seraient de nouveau car le Jour avait gagné sur les puissances de la Nuit. A l’aurore, la femme de la ville avait disparue.