Le Narcisse Noir (Michael Powell/Emeric Pressburger)
Décidément, je n‘arrive pas à me régaler du cinéma de Michael Powell et d’Emeric Pressburger, leur Narcisse Noir, tourné en 1947, m’ayant, en effet, procuré aussi peu de plaisir que m’en avait donné leur Je Sais Où Je Vais commis deux ans plus tôt, avec cette différence quand même, que cette fois-ci, contrairement à ce qu’il m’avait fallu faire pour découvrir que, finalement, Joan Webster, l’héroïne qui était censée savoir où elle allait n’avait pas franchement l’air de le savoir, puisqu’elle n’avait épousé la belle idée de ce film, qui était de prêcher pour une existence totalement dématérialisée au sein d’une nature elle-même vantée, qu’après avoir connu l’amour auprès d’un châtelain écossais, un châtelain écossais si peu vert et si banal du reste dans son rôle de beau capitaine et d’amant formidable qu’il était lui-même une source de déception, oui, avec cette différence que cette fois-ci je n’ai pas dû débourser vingt-cinq euros pour visionner les aventures de Sœur Clodagh, le personnage phare du Narcisse Noir, ARTE ayant inscrit ce film, que beaucoup considèrent comme un chef-d’œuvre, dans leur programmation de janvier.
Et si cette déception s’est répétée, ce n’est pas tant dû ce coup-ci, comme je le disais là, à cette longue enfilade de belles images de cartes postales à laquelle les deux cinéastes anglais ont eu de nouveau recours ici, les paysages indiens que l’on voit dans ce film, avec leurs monastères typiques, leurs palais de légende typiques, comme tout droit sortis des contes des Mille et une Nuits et leurs maharadjahs et leurs sages et leurs pauvres typiques, n’étant, en effet, pas sans rappeler l’Ecosse conventionnelle, trop touristique à mon goût de leur Je Sais Où Je Vais, car en creusant un peu, autrement dit, en soumettant quelques uns de ces clichés bien léchés à l’imagination, on peut leur trouver une portée symbolique, je pense notamment, mais je peux me tromper, au très photogénique gouffre que Sœur Clodagh surplombe lorsqu’elle sonne la cloche de cet ex-harem où elle officie en tant que missionnaire et dans lequel Sœur Ruth, qu’elle dirige au titre de Mère Supérieure et qu’elle agace au plus haut point à accaparer tous les gestes d’attentions de Mister Dean, sorte de Torquil MacNeil local à relever lui aussi du beau capitaine et de l’amant formidable, essayera de la précipiter parce que ce gouffre, à la coller de près, pourrait bien être la métaphore de son propre manque de foi en sa mission sacerdotale, un doute qu’elle devra tout aussi bien à l’ambiance de concupiscence qui flotte encore dans l’ex-harem qui héberge sa mission qu’à Mister Dean, ce dernier, à lui conter fleurette, à la provoquer à grands coups d’amabilités déguisées et de guiboles velues que ne cachera jamais son short d’aventurier convenu, bref, à lui rappeler tous ses chauds désirs de femme, n’ayant guère perdu son temps, qu’au discours tenu par les deux inséparables complices du cinéma british.
Et déjà, parce qu’il se dégage de ce discours et de leur scénario, de ce scénario qui, somme toute, aura pris pour hypothèse de départ qu’il suffit de placer un groupe de religieuses - ici, Sœur Clodagh, Philippa, Ruth et les deux ou trois autres qui les accompagnent dans leur mission humanitaire - dans un endroit où règne une atmosphère chargée de sensualité - cet ex-harem dans lequel elles vont exercer leurs talents de soignantes, d’éducatrices et même de jardinières - pour que la plupart d’entre elles, pour ne pas dire toutes, finissent par succomber à cette même atmosphère de sensualité, ce à quoi elles ne pourraient échapper, car cette ambiance, à agir comme une célèbre petite madeleine trempée de thé, leur rappellerait à toutes le même souvenir de jeune fille désireuse d’épouser non pas le Christ mais un homme fait de chair et de sang, les forçant ainsi à admettre, puisque cette ambiance, presque charnelle, ferait ressurgir ce souvenir et pas un autre, voire rien du tout, que ce désir d’homme n’était pas mort en elles, qu’elles n’avaient fait que le refouler et l’avaient fait par la force des choses, l’homme rêvé, tant voulu à une époque de leur vie, étant resté dans le domaine de l’espérance ou s’étant, comme pour Sœur Clodagh, éclipsé, un érotisme qui, s’il m’a paru franchement malsain à mêler le fantasme à la chose sacrée, quelque peu déplacé à faire si peu de cas de la chose sacrée, m’a également semblé un tantinet timide, presque petit bourgeois dans ses intentions, à venir mourir aux pieds de la morale, lors du final, Sœur Clodagh, qui semble alors avoir tout oublié du trouble qu‘elle vient de vivre, laissant Mister Dean Grosjean comme devant et Sœur Ruth, la dévoyée, finissant, elle, dans le gouffre dans lequel elle avait tenté d’envoyer sa rivale.
Ensuite, parce qu’il m’a semblé qu’expliquer le fiasco britannique aux Indes par l’entremise de ces religieuses qui, bien que dévouées à leur mission humanitaire, tâche qu’hormis Sœur Ruth elles accompliraient pleinement, allaient échouer, la croyance locale, à inciter la foule à la revanche suite au décès de l’un de leurs patients, les ayant poussées à fuir leur refuge avant même qu’elles n’aient pu comprendre ce que ce maharadjah voulait leur dire en payant les malades et les enfants qu’elles soignaient et éduquaient, soit ce qui est bon ou mauvais pour un anglais ne l’est pas forcément pour un indien, réduit à pas grand-chose un difficile conflit de cultures, un difficile conflit de cultures qui l’était d’autant plus du reste qu’il était né non d’une volonté d’aider mais de coloniser.
Et si cette déception s’est répétée, ce n’est pas tant dû ce coup-ci, comme je le disais là, à cette longue enfilade de belles images de cartes postales à laquelle les deux cinéastes anglais ont eu de nouveau recours ici, les paysages indiens que l’on voit dans ce film, avec leurs monastères typiques, leurs palais de légende typiques, comme tout droit sortis des contes des Mille et une Nuits et leurs maharadjahs et leurs sages et leurs pauvres typiques, n’étant, en effet, pas sans rappeler l’Ecosse conventionnelle, trop touristique à mon goût de leur Je Sais Où Je Vais, car en creusant un peu, autrement dit, en soumettant quelques uns de ces clichés bien léchés à l’imagination, on peut leur trouver une portée symbolique, je pense notamment, mais je peux me tromper, au très photogénique gouffre que Sœur Clodagh surplombe lorsqu’elle sonne la cloche de cet ex-harem où elle officie en tant que missionnaire et dans lequel Sœur Ruth, qu’elle dirige au titre de Mère Supérieure et qu’elle agace au plus haut point à accaparer tous les gestes d’attentions de Mister Dean, sorte de Torquil MacNeil local à relever lui aussi du beau capitaine et de l’amant formidable, essayera de la précipiter parce que ce gouffre, à la coller de près, pourrait bien être la métaphore de son propre manque de foi en sa mission sacerdotale, un doute qu’elle devra tout aussi bien à l’ambiance de concupiscence qui flotte encore dans l’ex-harem qui héberge sa mission qu’à Mister Dean, ce dernier, à lui conter fleurette, à la provoquer à grands coups d’amabilités déguisées et de guiboles velues que ne cachera jamais son short d’aventurier convenu, bref, à lui rappeler tous ses chauds désirs de femme, n’ayant guère perdu son temps, qu’au discours tenu par les deux inséparables complices du cinéma british.Et déjà, parce qu’il se dégage de ce discours et de leur scénario, de ce scénario qui, somme toute, aura pris pour hypothèse de départ qu’il suffit de placer un groupe de religieuses - ici, Sœur Clodagh, Philippa, Ruth et les deux ou trois autres qui les accompagnent dans leur mission humanitaire - dans un endroit où règne une atmosphère chargée de sensualité - cet ex-harem dans lequel elles vont exercer leurs talents de soignantes, d’éducatrices et même de jardinières - pour que la plupart d’entre elles, pour ne pas dire toutes, finissent par succomber à cette même atmosphère de sensualité, ce à quoi elles ne pourraient échapper, car cette ambiance, à agir comme une célèbre petite madeleine trempée de thé, leur rappellerait à toutes le même souvenir de jeune fille désireuse d’épouser non pas le Christ mais un homme fait de chair et de sang, les forçant ainsi à admettre, puisque cette ambiance, presque charnelle, ferait ressurgir ce souvenir et pas un autre, voire rien du tout, que ce désir d’homme n’était pas mort en elles, qu’elles n’avaient fait que le refouler et l’avaient fait par la force des choses, l’homme rêvé, tant voulu à une époque de leur vie, étant resté dans le domaine de l’espérance ou s’étant, comme pour Sœur Clodagh, éclipsé, un érotisme qui, s’il m’a paru franchement malsain à mêler le fantasme à la chose sacrée, quelque peu déplacé à faire si peu de cas de la chose sacrée, m’a également semblé un tantinet timide, presque petit bourgeois dans ses intentions, à venir mourir aux pieds de la morale, lors du final, Sœur Clodagh, qui semble alors avoir tout oublié du trouble qu‘elle vient de vivre, laissant Mister Dean Grosjean comme devant et Sœur Ruth, la dévoyée, finissant, elle, dans le gouffre dans lequel elle avait tenté d’envoyer sa rivale.
Ensuite, parce qu’il m’a semblé qu’expliquer le fiasco britannique aux Indes par l’entremise de ces religieuses qui, bien que dévouées à leur mission humanitaire, tâche qu’hormis Sœur Ruth elles accompliraient pleinement, allaient échouer, la croyance locale, à inciter la foule à la revanche suite au décès de l’un de leurs patients, les ayant poussées à fuir leur refuge avant même qu’elles n’aient pu comprendre ce que ce maharadjah voulait leur dire en payant les malades et les enfants qu’elles soignaient et éduquaient, soit ce qui est bon ou mauvais pour un anglais ne l’est pas forcément pour un indien, réduit à pas grand-chose un difficile conflit de cultures, un difficile conflit de cultures qui l’était d’autant plus du reste qu’il était né non d’une volonté d’aider mais de coloniser.

Pour penser cela du cinéaste, il y a bien sûr cette déclaration que cette vieille gloire de l’opérette qu’est Tony Hunter va jeter aux oreilles de Lester et de Lily Marton, de ce couple qui, parce qu’il est leur ami et qu’ils tous deux sont scénaristes, s’est juré de relancer sa carrière, une carrière qu’en définitive seuls les journalistes ont barrée, le public n’ayant pour unique charge contre lui que son attitude moutonnière, et en espérant le faire, bien sûr, de la meilleure manière qui soit puisque le scénario qui doit leur servir de catapulte a été bâti avec le bon goût d’inscrire tout numéro nouveau dans la belle tradition du genre, ce que, soit dit en passant, Vincente Minnelli s’attachait à faire ici et réussissait parfaitement du reste puisque si le Fred Astaire de Swing Time aurait pu fort bien entrainer sa blonde partenaire Ginger Rogers dans le très romantique Dancing in The Dark, ce régal de danse, ce plaisir des yeux, il aurait pu tout aussi bien endosser le costard trois pièces du héros de l’étourdissant et très créatif Girl Hunt : A Murder Mystery in Jazz puisqu'on trouve dans Waltz in Swing Time et Bojangles of Harlem de l’excellent film de George Stevens les exacts pendants de ces deux numéros.
En effet, gonflée j’ai trouvé l’idée, non pas celle de faire de la comédie musicale du bon vieux temps d’avant, ou de celles qui s’en inspirent - et que celles-là, Tony Hunter, avec sa belle déclaration faite aux Marton, ayant d’entrée tiré un trait définitif sur le Broadway d’après sa disgrâce - l’égale de la tragédie classique, car moi aussi j’aime à dire comme Jeffrey Cordova, le génial metteur en scène que les Marton ont choisi pour monter leur spectacle, si génial du reste
Certes, comme le disait Rabelais, le rire est le propre de l’homme, une citation que du reste Jeffrey Cordova ne contredira pas puisqu’il quittera son poste de metteur en scène sérieux pour devenir danseur comique dans la troupe de Tony Hunter en avouant clairement qu’il 
Ce serait donc un Shigematsu Shizuma quelque peu hébété par sa tâche qui prononcerait cette sentence qui, si elle est fort jolie, n’en est pas moins désagréable à entendre puisqu’elle renvoie la vie d’un homme ou celle d’une femme à pas grand-chose et une page de Marcel Proust ou un nocturne de Frédéric Chopin, comme la joie de celui ou de celle qui la lit ou l’entend, à de fugaces traits de lumière. Et j’avoue que, lorsque je l’ai entendue, j’étais moi-même interloqué, déjà, parce que j’attache à la vie, qu’elle soit humaine, animale et même végétale, une vraie importance, mais bien plus encore parce que la petite phrase du cinéaste japonais, à être dite après que celui-ci ait longuement rendu hommage aux victimes d’Hiroshima, vient, pour ainsi dire, se heurter à toutes ces images de considération et de compassion, les contredit même puisqu’à montrer, entre autres, un adolescent incapable de reconnaître son frère, l’incendie l’ayant totalement défiguré, une femme tentant, à l’aide de jets de pierres, d’extirper la douleur de son corps meurtri, une autre encore serrant dans ses bras, telle une mater dolorosa, son bébé calciné et enfin un homme se jetant par la fenêtre de son appartement en hurlant des 
C’est dans une ville d’Allemagne que le film de Lewis Milestone commence. Dans une ville d’Allemagne que le réalisateur d’origine russe n‘a pas nommée, et pour cause, en ce tout début de première guerre mondiale, toutes les villes d’Allemagne se ressemblent à fêter le départ pour le front de milliers d’hommes; un départ pour le front que tous effectuent dans la joie et la bonne humeur, la promesse qu’on leur a faite d’une victoire éclair sur l’ennemi
Bäumer, Kemmerich, Kropp, Mueller, Behn, et quinze autres encore que le professeur Kantorek avait ralliés à sa cause, quitteraient donc leur confortable et motivante petite vie estudiantine pour la carrière militaire. Mais avant de rejoindre cette caserne où Himmelstoss, le facteur devenu chef par le simple fait de la mobilisation générale, leur apprendrait que, pour devenir soldat, il leur faudrait tout oublier de leur passé et de leurs rêves de grandeur en y mettant cette pointe de sadisme qui caractérise si bien les gens qui tout à coup passent d’un statut de simple exécutant à celui de donneur d’ordres - pour eux, concrètement, cela voudrait dire ne pas rechigner quand il leur demanderait de s’aplatir dans la boue - ils vivraient ce moment, où, pour avoir quitté un monde et pas encore complètement rejoint le suivant, il n’y a qu’à se laisser vivre.
Après ce second épisode guerrier, que soit dit en passant Milestone aura filmé de fort belle manière, et pour cause, en le voyant on le croirait issu d’images d’archives, nos jeunes héros goûteraient à un repos bien mérité. Se retrouvant alors loin des bombes et des combats harassants, leurs têtes pourraient se remettre à fonctionner et parmi toutes ces réponses qu’ils donneraient à la sempiternelle question du pourquoi fait-on la guerre, il faut retenir
Pour le soldat Bäumer, avec la mort du soldat français, le temps du désenchantement était donc venu. Mais cette fille de papier, qui ornait un mur de ce bar pour militaires qu’il fréquenterait lors d’une permission, ne l’inciterait-elle pas à retomber aussitôt dans l’illusion? C’est qu’à être drôlement jolie et soigneusement habillée, elle lui évoquerait à la fois l’amour et la civilisation, toutes choses qui le décideraient à se laver, car l’amour et la civilisation cela ne se vit pas dans la crasse, surtout quand dans cette crasse on peut trouver quelques actes de guerre qui ont partiellement le parfum de crimes. Et c’est justement parce qu’il se trouverait alors dans cet état d'esprit de retour à l’amour et à la civilisation qu‘au cours de son bain, lequel s’effectuerait dans une rivière, à la guerre comme à la guerre, il aborderait, avec trois de ses compères plus suiveurs que moteurs, un trio de jeunes femmes françaises. Certes, Suzanne, l’une de ces trois femmes, lui donnerait un peu d’amour et de civilisation car elle lui ferait l’amour avec la manière et les mots qu’il désirait entendre, mais puisqu’elle le ferait contre de la nourriture et pour pallier son propre manque d’amour, tous les gars du coin étant montés au front, nul doute qu’entre ses bras, Bäumer se perdrait en illusions. Bien évidemment, la faute n’en reviendrait pas à Suzanne, mais à la guerre car celle-ci, à créer du manque et du manque difficile à combler, a le pouvoir de tout mettre à l'envers, y compris l‘amour.
Et puis, au cours d’une énième bataille, Bäumer recevrait un éclat d’obus dans le ventre. Dans un hôpital, que l’extrême dévouement des médecins et des religieuses qui y officiaient faisait tenir debout, il ferait connaissance avec des types qui avaient perdu leur raison au front et avec des gars qui avaient eu bien raison de simuler des troubles de la raison pour ne plus jamais remonter au front. Il connaitrait aussi, sa blessure s’étant aggravée, ces endroits qu‘aucun soldat, tronqué par la guerre, ne désirait connaître, car on y alignait tous ceux qu’on estimait ne plus pouvoir sauver. Heureusement pour lui Bäumer reviendrait de ces antichambres de la mort.
Quant au soldat Bäumer, qui lui aussi allait bientôt mourir, ce serait un papillon qui allait causer sa perte.
Disons-le de suite, ce billet sera plus court qu‘à l‘accoutumée. Et pour cause, j’ai dû laisser de côté le Bela Tarr théoricien de son art, car nul doute qu’ici, dans ces Harmonies Werckmeister qu’il tournait en l’an 2000, il l’a bel et bien été puisque ce film, dont l’action est déjà insituable, et cela même si les paysages désolés et détrempés de pluie dans lesquels elle se déroule évoquent plus l’Europe de l’Est que celle de l‘Ouest - mais les évoquent-ils vraiment, où ne sont-ils qu’un décor pour renforcer la tonalité mélancolique et désespérée du film? - semble gérer le temps d‘une manière qui lui est propre, à vrai dire comme s’il n’était pas celui que l’on perçoit généralement dans une salle de cinéma, les scènes qui le composent, en plus de ne pas avoir de franche continuité entre elles, semblant parfois trainer en longueur, au point du reste de provoquer un malaise tant elles s’attardent, tant elles insistent à montrer des actes que le spectateur aura depuis longtemps assimilés achevés - je pense notamment à l’interminable passage de la remorque qui contient la baleine morte, comme je pense encore à la non moins interminable ballade que János et Eszter vont entreprendre afin de sauver leur ville de la barbarie.
Cela dit, si János Valushka me plait bien avec sa bonté naturelle et la foi qui l’habite, car nul doute que celui-ci croit fermement en Dieu - n’est-il pas en effet le seul habitant de cette ville qui ait eu le courage d’affronter cette baleine géante que l’on a exposée sur la grand place, sa foi le protégeant de la mort, de cette mort qu’elle est avant tout? De plus, à connaître ce repos de l’âme que d’autres iront chercher dans la destruction, la ruine pouvant elle aussi l’offrir dans la mesure où, toutes choses étant détruites, il n’y a plus rien à faire ni à penser, pour se rendre compte, en définitive, qu’ils auront tout entrepris en vain, la peur du néant de la mort, soit exactement ce qu’ils voulaient fuir, les rattrapant, le spectacle donné par un vieil homme décharné debout dans une baignoire à évoquer la mort prochaine et inéluctable, la leur rappelant, n’est-il pas aussi ici le seul qui puisse dire au petit prince, à ce petit prince qu’on ne verra certes jamais mais dont on peut quand même dire qu’à prôner l’anéantissement il relève des ténèbres, qu’il est celui qui sait puisque, miracle de la foi, pour lui la mort n’est pas la fin de tout? - c’est également parce que cette bonté qu’il donne sans compter agit sur lui comme un véritable piège.
Du reste, à assister son prochain, sa compassion l’y incitant, et à constater l’ampleur du mal qui régit ce monde foncièrement méchant, chaque geste de sollicitude qu’il commet l’y contraignant et pour cause la charité ne se donne qu’en se frottant au malheur, János, comme le prince Mychkine, deviendra fou. Certes, sa folie remettra Eszter sur la voie de l’amour et de l’harmonie avec autrui puisqu’il décidera de le protéger, de le protéger comme un père le ferait pour un fils malade, mais bon sang, comme il en prend un coup, ici, l’homme faible défendu par ce cher Andrei Tarkovski, puisque János, parangon d’homme faible à n’être que bonté et candeur, plie plie plie pour finir par se rompre lui aussi.