I. BERGMAN

Le cinéma en tant que rêve, le cinéma en tant que musique.


Où il est le Consolateur, le Tout Proche, l’Adorable ?
Pas pressé!
De vous, je veux un baiser, un baiser qui réchauffe...

Thérèse (Alain Cavalier)

Posted By karamzin on/at 16:59

Lorsqu’il termine The Hours, emballé par la lecture qu’il vient d’en faire, le producteur Scott Rudin, qui a financé entre autres Scorcese, Parker et Burton, n’a plus qu’une seule idée en tête : en faire un film. Dans ce but, il contacte courant 2000, Michael Cunningham, l’auteur de ce roman, afin de lui en acheter les droits. Après s’être heurté à un violent refus de la part de l‘écrivain - celui-ci craint en effet fortement qu’Hollywood va trahir le sujet de son livre -, il en obtient l’accord, l’ayant largement rassuré au cours de leurs discussions avec les noms de Stephen Daldry et de David Hare, de ces deux hommes venus du théâtre qu’il envisage respectivement pour la mise en scène et l’écriture du script. De plus, il lui concédera un droit de regard sur le travail de ces deux-là. Que Cunningham se soit laissé finalement convaincre est une vraie bénédiction pour nous, spectateurs, le projet ayant abouti à un indéniable must-see.
Certes, à certains le bijou pourra paraître ennuyeux, en effet, il ne s’y passe quasiment rien, ni baisers, ni coups de latte, Mrs Woolf y passant le plus clair de son temps à écrire son fameux Mrs Dalloway, un livre que lira trente ans plus tard Laura Brown et que vivra, cinquante ans après elle, Clarissa Vaughan, l’une de nos contemporaines. De plus, à impliquer l’univers torturé de la grande écrivain britannique, auquel j’avoue humblement et tristement ne pas tout comprendre, il devrait en effrayer plus d’un. Qu’on se rassure toutefois, il n’est pas nécessaire de tout connaître de Virginia Woolf pour capter que The Hours s’articule principalement autour de quatre axes qui sont dans le désordre, la capacité pour un livre de changer le cours d’une vie, les affres de la création, l’art comme refuge pour ne plus voir entre autres ce terrible temps qui passe et enfin la condition des femmes. Pour ce dernier point, se rappeler que la grande Virginia fut une ardente militante féministe aide quand même pas mal. Alors un livre peut-il changer le cours d’une vie ?
Eh bien, il nous faut croire que oui, puisque à la question, soit dit en passant, typiquement cunnighmanienne, The Hours répond positivement, Laura Brown, l’archétype même de la femme sacrifiée sur l’autel de l’american way of life des 50’s, puisant dans Mrs Dolloway, dans ce roman de Virginia qu’elle lit, cette force qui lui a toujours manqué pour quitter cette famille qui l’accapare, l’a réduite à presque à rien si ce n’est à être une mère et une épouse parfaitement disponible, ayant compris à travers l’interminable et douloureux questionnement sur l’existence de son héroïne au bord du suicide que la vie ne doit être prise que comme une succession de petits bonheurs, fugaces instants de félicité que l’on se doit d’ailleurs de provoquer soi-même, l’attente et l’immobilité, ce qu’elle est en définitive à être coincée entre ses quatre murs, à guetter aussi le retour de son mari ou la venue de son excentrique copine Kitty, seules bouffées d’oxygène à pénétrer son univers parfaitement clos et coupé du monde, débouchant inévitablement sur le pire. Ceci dit, il ne faudrait pas croire que le oui franc et massif consenti au livre déterminant a été planté dans le décor de The Hours dans l’unique but de faire plaisir à Michael Cunningham, puisqu’à révéler une révolte, une prise de conscience, celle d’une femme lassée de remplir son rôle d’épouse modèle que lui a imposé la société - imposé véritablement, Laura n’ayant eu guère d’autre alternative -, il embraye directement sur l’un des autres thèmes majeurs du film, la condition féminine. Alors bien sûr que les Daldry, Hare et Cunningham n’ont pas sorti de banderoles pour s’en faire les défenseurs, il n’empêche que leur message reste clair puisqu’il sera quasiment impossible de ne pas piger que «réveillée» par Virginia Woolf qui en porte indéniablement le symbole - elle, qui a tant lutté pour la parité des sexes dans un temps où on lui était plus que largement hostile le méritait bien, je crois -, Laura nous rappelle qu’il en a fallu du temps pour que les choses, de côté-là, bougent, pour que des femmes, à l’instar de Clarissa Vaughan, puissent enfin avoir le choix de leur vie. Dernier thème développé par The Hours, encore qu'il y en a peut-être d’autres, les affres de la création. Sur ce point, je dois dire que le film m’est apparu comme un petit miracle, Virginia Wolf s’y montrant littéralement «bipolaire», pire, autodestructrice, l’écrivain à la recherche du mot juste, de la phrase idéale, celle qui va transmettre au mieux sa pensée, tuant la femme, cette dernière se rebellant, pestant contre ce monstre épris d’absolu, en quête d’ultime perfection qui l‘habite, parce que du coup, détachée de ce monde par les grandes idées de l’autre, la femme ne les voit plus, ces petites joies qu'il offre, en fait, ne peut plus vivre. Et Dieu sait si Virginia devait l’aimer, la vie, elle qui disait « J’aime boire du Champagne et devenir follement exaltée. J’aime partir en voiture vers Rodmell dans la chaleur d’un vendredi soir et manger du jambon, et être assise sur ma terrasse et fumer un cigare avec un hibou ou deux… ». Certes Virginia était un cas extrême, tout comme l’est son pendant Richard, le sidateux poète, qui, à coucher sur le papier son idée fixe du bonheur et de la jeunesse à jamais perdus, pavé de mille pages d’insignifiants détails tentant d’exorciser sa douleur, celle de voir une Clarissa, sa Clarissa, belle amoureuse et ambitieuse à vingt ans, démolie par la vacuité de ce monde, prouve au passage que l’art peut aussi servir de refuge contre ce foutu temps qui passe, il n’empêche qu’à travers eux, on imagine bien tous les autres, ces gars, ces filles, contaminés par le virus de la vraie création, traînant leur art comme une maladie, meurtrière passion qui leur fait dire d’elle les mots de Virginia : écrire, c’est l’enfer.

Posted in

2 commentaires:

dasola a dit…

J'ai mille fois mieux préféré le film au livre (pour une fois). Le livre est plutôt fastidieux à lire et donc à comprendre (enfin pour moi). J'ai eu du mal à le finir. En revanche le film, magnifique, est sublimé par les trois actrices principales + toni colette et la musique de Philip Glass.

jade a dit…

J'ai beaucoup aimé ce film aussi ,l'idée de ces trois femmes, trois histoires, trois époques, réunies par un livre dans lequel chacune trouve quelque chose de différent,ce livre qui reste au delà du temps qui passe, qui transmet,que chacune s'approprie.
Et puis deux actrices américaines qui me touchent beaucoup, Meryl Streep et Julianne Moore, qui incarne si bien la femme américaine (sacrifiée)des années 50/60, comme dans Loin du paradis,ou La fin d'une liaison,deux autres films où je l'ai trouvée très émouvante.