Les Yeux Noirs (Nikita Mikhalkov)

Posted on 15:17 by karamzin

« Il sera toujours le fils d’un boutiquier, d’un aubergiste, un pauvre bougre qui a seulement eu la chance d’épouser une femme riche.»

Ces mots, à la fois assassins et hypocrites, hypocrites dans la mesure où ils sont dits dans le dos de la personne à qui ils sont destinés, sortent de la bouche de la belle-mère de Romano Patroni, le héros du très beau film de Nikita Mikhalkov. La vieille femme s’adressait alors à sa fille Elisa et comme toujours, avant de prononcer son verdict, elle lui avait posé la question suivante : comment elle, une Salghetti, fille unique d’un richissime banquier romain, avait pu épouser ce Romano, cet homme qui, en plus de s’être marié sans le sou, avait le culot de singer les hérons dans les magnifiques jardins de la propriété familiale, faisant tache ainsi avec cette faune on ne peut plus distinguée qu’on y invitait chaque jour de fête? Et comme toujours, Elisa avait répondu à l’éternel étonnement de sa mère par un sourire, un sourire que cette dernière, avec le temps, avait fini par accepter et même par lui rendre, parce qu’elle pouvait y lire l’aveu d’une bêtise commise au nom de la jeunesse libre, romanesque et insouciante : « Vous savez comment ça se passe : promenades nocturnes, rendez-vous secrets. Nous étions jeunes. Nous pensions que nos rêves suffisaient. » dirait, du reste,  Romano, au tout début du film, à Pavel Alexeiev, à ce ressortissant russe auquel il allait confier toute sa vie, et, en effet, ce sont ces mots, ces mêmes mots, qu’Elisa faisait passer dans son sourire à chaque fois que celle qui lui avait donné le jour l’interrogeait sur le choix désastreux de son mari.
Mais Elisa se trompait, comme elle trompait aussi sa mère, et elle aurait pu ainsi longtemps suivre la voie du double mensonge si un événement, un mauvais placement en bourse en l’occurrence, n’avait pas mis en péril l’immense fortune familiale, celle pour laquelle elle s’était battue et sacrifiée après la mort de son père, ayant, pour les bilans et autres réjouissances du même type, abandonné tout ce que ses jeunes années avaient placé de beau, de grand et d'amour dans son âme ; celle encore qui ferait dire à Romano que le doux confort d’une vie, que le plaisir de se lever tard ou d’avoir de beaux vêtements tuent inexorablement tout ce qu‘on porte en soi de beau, de grand et d'amour. Avec ce revers de fortune, avec cette banqueroute complète, oui, Elisa se rendrait compte qu’elle n’avait plus rien à elle, pas même un rêve, et la succession de son père l’avait irrémédiablement éloignée de son mari, de ce mari qu’elle avait aimée puis enterré sous les chiffres largement positifs de ses nombreux comptes en banque.

Certes, cette maitresse femme n’avouerait jamais être passée au travers de sa vie, de s’être trompée de route, mais comment ne pas comprendre que suite à sa faillite elle en faisait l’amer constat, quand dans cette scène géniale, l’une des plus belles du film, Nikita Mikhalkov l’a fait douloureusement regarder un couple de jeunes enfants tenant à la main un cerf-volant, un cerf-volant flottant aussi libre là haut dans l’air qu’elle l’avait été elle-même avant que le travail de l’argent ne vienne définitivement la clouer au sol, et qui courent dans une allée qui, à être à la fois rectiligne et nimbée de lumière en son bout, évoque la flèche du bon chemin à suivre, celui de la liberté d’action et de la fraicheur de sentiments, celui-là même qu’elle avait un jour emprunté et que, pour ne pas tout perdre, elle aurait dû continuer de poursuivre, puis la fait lentement traverser et quitter l’écran, la tête un peu basse, comme si son intention avait été celle de dire au spectateur que pour son héroïne la messe était dite, et même définitivement dite.
« Romano n’est qu’un pauvre bougre qui a seulement eu la chance d’épouser une femme riche » dirait donc la mère d’Elisa de son gendre. Et elle n’aurait pas vraiment tort d’employer le mot chance plutôt qu’un autre. D’une part, parce que s’il n’avait pas eu cette chance-là, cette chance qui lui avait fait abandonner son grand projet d’urbanisme, le bonhomme étant architecte de formation et, comme tout le monde, avait eu en son temps les dents terriblement longues, au point du reste qu’il avait pu accepter le fait que ses parents se saignent aux quatre veines pour financer l’intégralité de ses études, pour le confort tranquille et luxueux d’une vie de mari entretenu, il serait sûrement devenu l’égal détestable de tous ces gens de fortune qui, chaque jour de fête, peuplaient les magnifiques jardins de la propriété familiale, des gens dont l’argent et le goût pour les affaires avaient asséché le cœur : « Je n’aime pas la musique, parce que cela ne sert à rien!» avouera d'ailleurs l’un deux, des gens aux manières si guindées et si affectées qu’il lui était venu l’idée de s’en moquer en imitant les gestes un peu mécaniques des hérons qui se déplacent. Et d’autre, parce que somme toute il n’y avait que la chance ou son inverse, soit un événement qui ne dépendait pas de lui, qui faisaient avancer Romano dans sa vie. Pour le dire autrement, s’il s’en était retourné au pays des songes et de l‘inertie, ce n’était que par la seule volonté des autres. En cela, il était aussi prisonnier de son statut d’incorrigible rêveur qu’Elisa l’avait été longtemps de sa fonction de femme d’affaires.

Cette manière oblomovienne d’être, cette façon de traverser l’existence tel un éternel gamin épris d’idéaux et qui serait en même temps incapable de prendre une décision ou de se soustraire à l’autorité du plus fort, et pour cause, pour avoir pris l’habitude de dire oui à l’immense fortune de son épouse il ne pouvait plus dire non à personne et cela, bien qu‘il en ait eu très souvent envie, une femme allait douloureusement en faire les frais.
Cette femme s’appellerait Anna Sergeyevna et notre héros la rencontrerait lors d’un séjour en cure. Pour cet homme qui passait le plus clair de son temps à bâtir des châteaux en Espagne sur des terres qu‘il avait autrefois foulées, Anna, avec ses voiles blancs, sa candeur et ses manières à la fois délicates et rebelles au petit monde pincé des hérons, semblait apparaitre comme une suite possible à ce sublime roman d’amour qui n’aurait sûrement pas connu de fin si Elisa, qui en était l’adorée co-auteure, n’en avait pas été, hélas, détournée par de sombres affaires d‘argent. Et pour cette femme, cette Anna qui ne désirait qu’une seule chose, celle de refermer le plus rapidement possible ce mauvais livre qu’elle était en train d’écrire en compagnie de son mari, en compagnie d’un homme qui ne savait rien de l’amour, ni d‘elle d‘ailleurs, à faire partie lui aussi du petit monde mécanique et sans âme des hérons, ce Romano, qu’elle voyait romantique comme elle l‘était elle-même, ce Romano, qu'elle voyait comme un navigateur sans navire mais tout aussi désireux qu’elle de reprendre la mer, semblait tomber du Ciel, d’un Ciel enfin bien disposé à son égard.
Bien évidemment, à contenir autant d’espoir de bonheur, le premier tête-à-tête, forcément provoqué par Anna puisqu’il fallait toujours à Romano que l’événement fasse le premier pas, ne se ferait pas attendre; la déception et les larmes d’Anna non plus d’ailleurs, parce que, somme toute, si elle avait pu très vite imaginer qu’avec son absence de fortune et son sens moral exemplaire elle ne pourrait pas si facilement se désunir de celui qui l’avait achetée à sa famille pour quelques roubles, elle ne mettrait guère de temps non plus pour comprendre que Romano n’aurait jamais le courage de donner une suite à leur histoire. Comme Tina, la plus fidèle amie de Romano, comme toutes les femmes d‘ailleurs, semble dire le cinéaste russe, Anna pouvait en effet lire dans les âmes des êtres proches, et dans celle de Romano, elle avait vu, écrits en grand, des mots comme inconséquence, irresponsabilité, désinvolture, capitulation, toute une liste de mots en fait qui exprimaient tout le contraire de ce qu’elle attendait de lui. Et du reste, à savoir lire dans cette âme comme on lit dans un livre, elle en avait aussi extirpé une question qui la gênait terriblement, et cette question était la suivante : l’aimait-il seulement pour elle ou pour tout autre chose? Fichtre!, cette joie, qu’il avait ressentie lorsqu’à sa demande elle avait dit « sabatchka », avait-elle pu être allumée par un amour adulte? Avec sa consonance mignonne et enfantine, ce petit chien en russe, source de tant de délices pour lui, évoquait plutôt celui qu’un tout jeune garçon porte à sa mère. Ou alors, ce n’était pas elle qu’il entendait prononcer ce « sabatchka », mais la Russie toute entière!

Du néant de sa vie à Saint-Pétersbourg Anna était donc venue, et après le big bang de la station thermale qui n’avait finalement produit pour elle qu‘un bref instant de lumière, cette femme repartirait vers le néant de sa vie de Saint-Pétersbourg. Certes, Romano entreprendrait un voyage pour la retrouver. « Je revoyais ses yeux. Je sentais son parfum. Je repensais à ses gants ajourés, à ses cheveux sur sa nuque, aussi fins que le duvet d’un poussin » dirait-il, du reste. Mais ces milliers de kilomètres, à avoir été avalés par un homme qui singerait cette fois héros irréel d’un roman d’aventures, du genre de ceux qu’on lit à l’adolescence, ne pouvaient que mener à des larmes qui avaient déjà coulé. Fermé à tout ce qui ne rentrait pas dans le cadre de ses rêveries, étanche à tout ce qui pouvait leur être contraire, coupé de tout monde non idéalisé - une attitude que, soit dit en passant, Nikita Mikhalkov va, à mon sens, joliment métaphoriser à l’aide d’une vitre incassable - Romano ne verrait même pas les yeux d’Anna lui dire qu’à cause de son immaturité et de son goût pour l’inaction jamais plus ils ne se reverraient. Ses yeux qui, à le dévorer, seraient alors comme des dents.

« Chaque jour de ma vie a été comme une mauvaise copie, un brouillon. J'ai eu tout et rien. Je n’ai aucun souvenir. Si je mourrais à l’instant et que le Seigneur me demandait quels souvenirs gardes-tu de ta vie? Je lui répondrais la berceuse que me chantait ma mère, tout petit, le visage d’Elisa, la première nuit, et les brumes de Russie » dirait Romano, cinq minutes avant que le très beau film de Nikita Mikhalkov ne s’achève, à Pavel Alexeiev, à ce ressortissant russe auquel il venait de finir de raconter sa vie. Il pleurerait alors, non cette fois en gamin, mais en adulte, parce qu’il avait enfin compris, grâce à l'entremise de son confident, qui était, oui, son exact contraire à avoir tout entrepris pour celle qu’il aimait, tout le poids de sa légèreté, de son détachement, de son désengagement de la vie, et même de son égoïsme.
Cela dit, quand je relis le bilan que Romano tire de sa vie, de ce Romano qu’interprète un Marcello Mastroianni ici absolument « ghinial! », j’aurais tendance à dire qu’il avait largement de quoi se consoler. Bigre!, il avait reçu les deux amours que tout être humain devrait, à mon sens, recevoir et il possédait une très belle âme, une âme dont sont dotés les poètes puisque, comme eux, il spleenait dès lors qu'un idéal le taquinait.
Ah! voir les brumes de Russie et n’en plus jamais revenir…

2 Response to "Les Yeux Noirs (Nikita Mikhalkov)"

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Eeguab Says....

Remarquable vraiment,cette analyse.Et tellement riche que je ne sais trop quoi rajouter,n'ayant pas revu ce film depuis bien longtemps.Je l'avais aimé me souvenant surtout de l'ambiance jardins,de la cure et de cet échassier de Marcello si à l'aise devant les bassins,comme un héron curieux.Bravo.

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karamzin Says....

Merci Eeguab! Et cela d'autant plus que comme d'habitude je ne suis sûr de rien.
Au passage, Joyeux Noel!

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